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A Buenos Aires, Pavillon noir sur les ondes

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Antena Negra, une télévision communautaire Argentine durement réprimée, ne peut plus émettre. Récit d’une bataille des ondes à Buenos Aires.

Buenos Aires, quartier du Caballito, « le petit cheval ». À l’angle des rues Acoyte et Gallardo, la vitrine d’un immeuble vétuste indique : Espace culturel et politique populaire « El CID ».
Qui imaginerait que ce bâtiment a hébergé une banque quinze ans plus tôt ?
2001 en Argentine, l’effondrement du peso fait partir en fumée les économies des classes moyennes. L’échec des politiques néo-libérales et d’ajustement structurel pousse le peuple à s’organiser sans l’État : marchés de troc, assemblées de quartier et entreprises récupérées par les travailleurs. L’assemblée de Caballito décide d’occuper cette succursale abandonnée par une firme bancaire.

Antena Negra TV, pavillon noir flottant sur et à l’antenne !

On sonne à l’interphone. Au deuxième, dépassant de la fenêtre, un rétroviseur s’oriente dans notre direction. On devine notre reflet. On nous laisse entrer. Le « CID » accueille une radio communautaire, « la Colectiva Radio », une famille, un réseau de petits producteurs et Antena Negra TV (ANTV).
En rouge vif sur fond noir : Antena Negra TV : Comunicar para transformar ! [1] Dans la salle principale, le plateau façon JT fait face à la pièce technique. Dans la salle de réunion nous faisons connaissance avec Leila, Antonela, Martina ou Irina. Elles s’affairent, vont et viennent. On entame la discussion avec l’une, on la termine avec l’autre. Dans un coin un petit groupe prépare un décor pour un prochain direct. Les blagues fusent, les éclats de rires aussi. On sent une cohésion particulière au fur et à mesure que d’autres membres arrivent.
Leila et Martina débutent en cœur : « de nombreuses personnes font de l’audiovisuel un outil de communication et de transformation sociale. ANTV sert de pont pour tous ces collectifs qui nécessitent un espace où diffuser leurs productions. »
La programmation quotidienne d’ANTV est également composée de productions propres à la chaîne. Leur gros défi, c’est le « Matutino » : un journal en direct du lundi au vendredi, tous les matins avant d’aller bosser.

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Le matutino d’ANTV
très tôt le matin

Martina enchaîne : « Nous faisons un journal d’information contre hégémonique. L’idée, c’est diffuser des infos qui ne sont pas traitées dans les grands médias et qui suivent la ligne éditoriale de la chaîne. C’est un travail très ardu, mais ça créé une coordination assez importante avec toutes les luttes, au niveau local comme national.  » La ligne éditoriale se retrouve dans la grille de programme. Jeudi à partir de 21h, « Hazlo tu mismo » (fais le toi-même), une sélection de production sur le Do it yourself. Vendredi soir c’est le bloc « Machete al machote » (coup de machette au gros macho !), une programmation anti-patriarcale et féministe. « Que carajo es la démocracia » (quel bordel la démocratie !), des programmes sur les mouvements sociaux, occupe l’antenne le mardi soir.

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Un direct
sur les "Murgas" populaire

Sur le pont, dans la lutte, les médias ancrés à la rue

On dénombre environ 260 radios et télévisions communautaires en Argentine. Ces collectifs issus des classes populaire et moyenne produisent de l’information de l’intérieur même des luttes sociales. Pour Antena Negra TV, la communication communautaire et alternative, « ce n’est pas seulement aller couvrir un conflit et s’en aller. C’est s’impliquer, et appartenir à la revendication que tu es entrain de couvrir. » insiste Martina, convaincue.
Ces médias naissent de nécessités concrètes de groupes en luttes. Les prémisses d’Antena Negra se forgent en 2002 dans le quartier d’Avellaneda. Lors d’une grande marche relative à la crise économique alors en cours dans le pays, Maximiliano Kosteki et Darío Santillán, deux jeunes militants sont assassinés par la police. Le mouvement social réclame justice. Des militants montent le canal 4 Dario y Maxi. L’aventure suit son cours. Le projet évolue et ANTV naît en 2012.
Martina, un air concentré, détaille : « le canal se forme avec un groupe très hétérogène, étudiantes, travailleurs sociaux, héritiers du canal 4. Il y avait une nécessité de partager les connaissances que chacun avait. Ce fut d’abord un processus de formation car le décalage technique était très important. Certains avaient tout ce bagage. Il fallait le partager pour une raison pragmatique. Tous devions être capable de mettre en place un canal de télévision. Personne ne devait être indispensable. »
La suite de l’histoire reflète le contexte médiatique en Argentine. En 2015, après un processus d’expérimentation de deux ans, ANTV passe du hertzien au numérique. « On a anticipé ce passage, grâce à la loi de 2009 qui destine 33% du spectre radio électrique de la TV numérique (T.D.A, en Argentine) à des médias sans but lucratif. C’est une possibilité d’émission plus ample et plus d’opportunités d’émettre pour les TV communautaires. On considère que c’est notre droit d’être à l’antenne, d’avoir un espace au sein de la TDA. »
En 2009, le parlement vote la ley de medio. Grâce à des dispositions anti-concentration et une égale répartition du spectre audiovisuel en trois tiers (médias publics, médias privés à vocation lucrative et médias privés non lucratif), elle vise à casser les grands monopoles médiatiques. Ces dispositions s’attirent les foudres des grands groupes privés.

Sur le toit du bâtiment, entre l’antenne hertzienne de « La colectiva » et l’antenne numérique d’Antena Negra, la machine à laver des voisins tourne à plein tambour. Martina s’accoude sur un muret surplombant la circulation dense à cette heure. Elle confie : « Cette antenne (en la montrant du doigt) a été construite par nos propres mains. Cela implique de nombreuses journées de travail pour développer technologiquement l’accès à la T.D.A. Je crois que c’est cela l’autonomie. Mener nous-mêmes une entreprise semblable sans avoir énormément de connaissances mais partager les savoirs de chacun pour construire une chaîne de télévision. » L’appropriation d’un niveau de technologie élevé ouvre le champ des possibles. Le processus collectif d’acquisition de connaissance Antena Negra devient une arme face aux dominants.

Tempête en approche

Le 24 mars 2015, ANTV débarque sur les ondes numériques. Elle s’empare du canal 20. La multinationale PROSEGUR leur rend rapidement visite. Elle développe son activité sur cette fréquence. C’est une multinationale de sécurité privée [2]. Elle relie les alarmes des banques clientes à sa centrale via ce canal. Le signal d’Antena interfère dans ses communications. PROSEGUR exige son arrêt immédiat. ANTV refuse car elle constate qu’il s’agit d’un usage privé du canal.
Leila, un léger cheveu sur la langue nous explique ce refus : « Début 2015, par décret national, le Canal 20 est destiné à la TDA. Tout utilisateur de cette fréquence n’étant pas un canal de radio diffusion (TV ou Radio) doit donc migrer sur d’autres ondes. Pour cela, après constat qu’aucun concours n’était ouvert, nous décidons de squatter le canal 20. »
Pour que résonnent les voix des luttes sociales, ANTV voulait candidater aux appels à projet de haute fréquence, pour émettre au niveau provincial. Ces derniers n’ont jamais eu lieu pour les structures à but non lucratif.
L’espace radio électrique étant fini, il n’y a pas de place pour tout le monde, Pour ANTV, il s’agit d’une lutte matérielle et concrète. Elle prend les ondes à l’abordage. Martina est agacée. Le spectre de radiodiffusion est mercantilisé. « On voit clairement que les grandes entreprises de télécommunications mais aussi de service ont la priorité. »
Quelques mois plus tard, ces interférences mènent à la répression. Martina raconte : « Le 4 septembre 2015, 50 policiers débarquent à la chaîne avec un mandat. Ils saisissent le matériel de transmission. Ils cassent différents équipement et outils de travail très difficile à obtenir. Et bien sûr, tout ce matériel, fruit d’un développement technologique propre, n’est ni restitué ni dédommagé. »
Suite à la saisie, ANTV quitte les ondes. Elle n’est visible que sur internet. L’affaire se durcit encore. Ce qui n’était qu’une procédure administrative devient pénal. PROSEGUR attaque ANTV.
Haletante, Martina insiste « La première décision est d’inculper un camarade ! En plus de la perquisition, l’affaire judiciaire nous amène au tribunal. Après une forte mobilisation, on obtient à la fin de l’année 2015 qu’ils nous rendent le matériel et un non-lieu. » Le canal revient à l’antenne le 19 décembre 2015, sans autorisation.
Le 10 décembre 2015, le très libéral Mauricio Macri accède à la tête de l’État. Dès sa prise de fonction, il s’attelle, par une série de décrets d’urgences et de mesures, à briser la loi de 2009. En janvier 2016, sans nouvel élément, la chambre n°2 du tribunal en charge du dossier reprend l’affaire depuis le début et définit que le non-lieu fut précipité. Le juge Martinez De Giorgi, le même ayant ordonné la restitution du matériel, ré-ouvre le dossier et recommence l’enquête. Il délivre un nouvel ordre, obligeant le collectif à délivrer le matériel sous 48hrs au risque que l’inculpé soit directement incarcéré. Le matériel est à nouveau saisi. La procédure judiciaire avance. Une autre membre est inculpée. ANTV ne peut plus émettre et deux membres risquent d’être poursuivis et condamnés.

A l’abordage de l’ennemi, dans l’espace public

Face à cet acharnement ANTV refuse de se laisser abattre et décide d’interpeller les belligérants.
Le 6 juin 2016, un rendez-vous est donné en plein centre-ville de Buenos Aires. On se regroupe devant un kiosco. Tracts, banderoles et déguisements apparaissent. Une camionnette du canal est grimée en jaune. On lit sur ses flans « PROSEGUR ». Ses fourgons blindés parcourent constamment la ville et sont connus de tous.

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Banderoles Avenida de Mayo
pendant la Manif’ contre PROSEGUR et ENCAOM

Nous sommes aux pieds du siège de la multinationale. Le faux fourgon démarre et le cortège se met en branle. Au rythme des chants des hinchas [3], différents collectifs mettent en scène la répression du secteur populaire.
Réseau de médias communautaires, collectif de travailleurs sociaux, ou syndicat de professeurs installent des tables de presse, à différents points du parcours. Ils communiquent avec les passants, nombreux à cette heure. Quand le fourgon passe, de faux agents de Police et de sécurité PROSEGUR surgissent pour saisir les tables et leurs contenus. Les différents médias filmant la scène sont bousculés. Des mains gantées couvrent leurs objectifs. La foule hue, alors que ces empêcheurs de militer se replient dans leur camionnette.
Arrivé au siège d’ENACOM, l’institution en charge de réguler le spectre de radioélectrique, deux acharnés démarrent un groupe électrogène. Table de mixage et caméras branché, c’est parti pour un direct, en streaming sur le site d’ANTV.
Antena exige qu’ENACOM fasse appliquer la loi. Elle revendique une licence temporaire, la restitution de l’ensemble du matériel saisi, la fermeture de la procédure judiciaire, et un règlement de cette affaire par voix administratives.

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Un happening pendant la manifestation
contre PROSEGUR et ENACOM

Depuis les cales du navire, l’émancipation en marche

La critique sociale s’applique au sein même du canal. Le collectif recherche une horizontalité.
« On s’est divisé en commission thématique et on considère l’assemblée comme l’instance maxima de prise de décisions. Il n’y a pas de rôle fixe. Les commissions sont ouvertes selon les thématiques de travail du canal. « Programmation », par exemple, définit la grille de programmes diffusés 24h/24h. Nous avions aussi besoin de savoir comment se déroule une procédure pénale. Alors on se forme au niveau légal. »
Cette relation dialectique permanente entre théorie et pratique afin de créer de la connaissance est une base de fonctionnement. Les membres s’intègrent dans un processus d’émancipation à l’échelle collective comme individuelle. En externe, à travers l’usage revendiqué de l’audiovisuel mais aussi en interne.
L’exemple le plus frappant est sans doute la question du féminisme au sein du collectif. Face au comportement sexiste d’un des coopérateurs, les femmes de la chaîne ont réagi collectivement. Martina détaille les conséquences « A partir de ce moment, il y a eu un approfondissement des discussions sur le genre, permettant de comprendre que le machisme n’est pas seulement parti des relations intimes ou sexo-affective […]. C’est plus profond. C’est l’expression d’une centralisation du pouvoir. C’est un lègue culturel de cette société qu’il est important de faire tomber. Pour nous construire comme des personnes permettant une participation égale de tous. Une démarche horizontal ne peut être délié d’un questionnement sur le patriarcat et le machisme de la société. »
Cette réflexion se traduit notamment par des espaces de non-mixité au sein de la chaîne, pour les femmes comme pour les hommes. A partir d’une situation concrète vécue par le groupe, l’auto-analyse permet un approfondissement des pratiques collectives. Tout se construit ainsi à ANTV.

Voix aux vents de la révolte

« Le but est de démasquer le bizness des médias de masse. Ils vendent des culos y tetas [4], toute une manière d’être, de consommer, de se sociabiliser, en cachant énormément de misère et de luttes sociales. » conclue Martina.
Antena Negra TV assure un jeu de vases communicants entre celles et ceux qui construisent concrètement du changement social. C’est là que se situe l’enjeu des médias communautaires. Assurer ce lien entre expérimentation et émancipation.

Par D’Autres Mondes Existent

Comment les soutenir

AntenaNegraTV fait appel aux médias, collectifs, individu.es qui se sentent solidaire à travers une campagne de communication en soutien à la chaîne.
L’idée de la campagne est simple : enregistrer une courte vidéo, pas plus de 20 secondes, avec un carton contenant le slogan #AntenaNegraTVNoSeApaga (AntenaNegraTV ne s’éteint pas), dans lequel vous pouvez démontrer votre rejet de l’attaque en justice intenté par PROSEGUR couvert par l’État, pour faire taire la voix d’un canal communautaire, criminalisant ce media et à travers lui, les personnes qui l’animent.
Ce n’est pas un problème que vous vous exprimiez en français !
Vous pouvez aussi vous prendre en photo avec le slogan.
Vous pouvez les envoyer via wetransfer, drive, dropbox ou le moyen qui vous est le plus simple selon vous à AntenaNegraTV à l’adresse suivante :

antenanegratvnoseapaga@gmail.com

N’hésitez pas à les soutenir en diffusant cet appel à solidarité à vos réseaux, médias, collectifs et individus qui pourraient se solidariser avec leur lutte.
Les vidéos et photos sont misent en ligne sur la page Facebook d’AntenanegraTV et sur you tube.On vous laisse le lien youtube avec toutes les vidéos mise en ligne jusqu’à présent, elles peuvent peut-être vous servir de modèle.
https://www.youtube.com/watch?v=RgF...
Antena Negra TV No Se Apaga !

P.-S.

Le site D’Antena Negra TV :
http://www.antenanegratv.com.ar/
Et Pour en savoir plus sur D’autres Mondes Existent consulter le pdf en lien avec l’article
et sur les méchants de facebook :
otrosmundosexisten


    Documents joints

  • D’autres Mondes Existent (PDF – 921.4 ko)

    une vidéo recherche-action sur l’autonomie en Amérique latine

Notes

[1Communiquer pour transformer

[3Groupe de supporters de football en Argentine

[4culs et nichons


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