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Kaboul - Marseille : Voyage sans visa

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Nassir a 14 ans lorsque, fin 2013, il quitte l’Afghanistan. Aujourd’hui scolarisé à Marseille, il témoigne de son aventure dans le numéro de février 2017 du journal CQFD...

Je ne suis resté que deux ou trois jours à Kaboul, chez un oncle. Un passeur est venu me chercher et, avec quatre autres jeunes à bord, il a roulé jusqu’à Nimrôz, à la frontière iranienne. On est restés quelques jours dans un appartement, jusqu’à ce qu’un autre passeur nous mette dans un convoi de plusieurs voitures. Après quelques heures, il nous a lâchés en plein désert. Là, une autre équipe nous a entassés trois par coffre, douze par voiture. Nouvel arrêt. « Vous voyez ce col, là-haut ? Des passeurs iraniens vous y attendent. » Ils nous ont frappés avec des manches à balai pour nous faire courir, même les enfants, les vieux, tout le monde. Une fois du côté iranien, hop, dans des voitures à nouveau. Sans rien boire ni manger. Les passeurs ayant peur de la police, on a attendu trois jours avant de partir à pied. Ils nous ont donné des biscuits et un peu d’eau. Trois fois rien. Par petits groupes, on est arrivés en ville. Encore une voiture. Route. Encore un arrêt, dans une ferme, et le soir venu, nous sommes repartis.

À Téhéran, le groupe se disperse et je me retrouve seul dans une maison. «  Tu ne sors pas d’ici sans qu’on te le dise ! » Au deuxième jour, j’ai craqué, je suis allé me balader en ville et la police m’a arrêté. « Papiers ! Tu viens d’où ? » Ils m’ont tabassé et mis en cellule, tout seul. J’ai mangé. Au bout d’une semaine, on m’a mis dehors. J’ai appelé mon passeur – j’avais son numéro. J’ai passé mon téléphone à un passant pour qu’il lui explique où je me trouvais. L’homme m’a ramené à la planque. «  Si tu sors, je te laisse dans la merde !  » Puis on est partis vers la frontière turque, à cinq dans une voiture. On s’est fait contrôler sur la route. Personne n’avait de papiers, mais la police nous a laissés passer grâce au bakchich. On a mangé, puis on est repartis en pick-up, dix personnes par véhicule. Il faisait très froid, ils roulaient vite. C’était dur. Les voitures reparties, les passeurs ont amené un bateau en plastique, type bateau de plage, pour traverser une rivière. Je suis monté en premier et j’ai basculé, plouf ! Je ne sais pas bien nager. Heureusement, mon sac était resté à bord et j’ai pu mettre des vêtements secs. On a marché et on a traversé une autre rivière avec le même bateau. Cette fois, je n’y suis pas allé le premier, je n’avais qu’un rechange. Le soleil s’est levé, on s’est cachés dans les bois. Puis, le soir, on a rampé pour ne pas être vus depuis la route. Deux véhicules sont venus nous chercher. On est montés fissa. On est arrivés dans un village turc sans que je sente le passage de la frontière. Dans une maison, un homme m’interroge : «  Tu t’appelles comment ? C’est qui ton passeur ? » J’ai donné le numéro de l’Iranien. Il l’a appelé pour vérifier et il m’a dit : « Viens avec moi.  » Il m’a acheté un ticket de bus. « Vas jusqu’à Istanbul. Quelqu’un t’attendra là-bas. »

À Istanbul, un Afghan m’attendait. Il m’a guidé jusqu’à une maison où logeaient cinq ou six compatriotes. Là-bas, on était libres, on sortait se balader au bord de l’eau, dans des parcs, on mangeait dans des snacks pour pas cher. L’un des garçons connaissait bien la ville, il faisait des petits boulots pour payer le passage vers l’Europe. Je suis resté quelques jours, puis cap sur la Grèce avec une trentaine de voyageurs. Un autre passeur m’a fait monter dans un van, jusqu’à proximité de la frontière. Puis on a marché jusqu’au fleuve que l’on a traversé avec un bateau pneumatique. Mais, là, on a été pris dans un tourbillon… J’ai cru qu’on allait y rester. Il faisait froid, ce soir-là. J’étais le seul Afghan, il y avait des Iraniens, des Irakiens. Je comprends la langue des Iraniens. Le passeur est parti avec les Irakiens et on s’est cachés sous un pont – on était cinq. À la tombée de la nuit, désespéré, j’ai appelé le passeur – Afghans et Iraniens, c’est le même réseau – et il m’a dit s’être battu avec le passeur des Syriens, il faudrait attendre un jour ou deux. Le troisième jour, une voiture arrive et je sors de notre cachette pour lui faire signe. Une patrouille m’a vu et ils m’ont frappé avant de me passer les menottes et d’embarquer les autres. Ils nous ont jetés en cellule. Il y avait du monde : Afghans, Syriens, Irakiens, Iraniens, Kurdes…. Ils nous ont tous renvoyés en Turquie. Là-bas, trois Afghans m’ont dit qu’il fallait se cacher en ville et j’ai pris un taxi avec eux pour Istanbul. De retour dans la même maison, j’ai retrouvé mon collègue. Deux, trois jours après, on a tenté de passer la frontière bulgare. Nouvelle arrestation et retour en prison, enfants, vieux, femmes, tous mélangés. J’ai eu de la chance de sortir après une semaine. Des jeunes m’ont raconté qu’ils étaient enfermés là depuis trois, quatre, cinq mois. Istanbul encore. Troisième tentative à la frontière grecque. On était six à tenter la traversée du fleuve. Le passeur m’a dit : « Cette fois, tu vas réussir, vous n’êtes pas nombreux. » On est resté une journée dans les bois, puis le passeur turc m’a appelé pour me prévenir qu’une voiture allait nous emmener jusqu’à Athènes.

On est restés vingt jours en Grèce, avec la peur de croiser la police, puis je suis parti en bus jusqu’à Patras, où j’ai rejoint plein de gens sur une petite montagne. Ils attendaient pour passer en Italie. La journée on dormait et le soir on courait après les camions. L’idée était de monter dedans, dessus ou dessous juste avant qu’il embarque sur un ferry. J’en ai attrapé beaucoup, mais à chaque fois, le conducteur me faisait descendre, ou la police – 18 mois de prison pour qui se fait attraper. La première fois qu’un flic m’a mis la main dessus, il m’a frappé et m’a jeté en cellule, mais j’étais sa seule prise du jour, alors il m’a relâché. La seconde fois, je me suis enfui en sautant d’un camion en marche et je suis retourné au refuge dans la montagne avec un terrible mal de dos.

Un jour, on a finalement réussi à passer. On a découpé la toile d’un camion pendant que le chauffeur dormait dans sa cabine. Il devait être quatre heures du matin. 24 heures d’attente, puis 24h de traversée : 48h sans manger ni boire. Arrivés en Italie, la remorque du camion a été placée sur un train. C’était un chargement de bois qui partait pour l’Allemagne. Déboussolés et affamés, on a sauté du train – mal de dos à nouveau. On a couru vers les bois, mais on s’est fait attraper par la police. Après sept heures au commissariat, ils nous ont emmenés dans un camp. On a pu enfin manger. Je n’ai toujours pas idée aujourd’hui de la région où nous étions. On nous a dit «  Italie », et c’est tout. J’ai acheté une carte SIM et j’ai appelé le passeur grec. Il m’a dit : « Prends un train pour Rome, ensuite Milan, puis Vintimille. » Sans ticket, je suis arrivé à Milan et j’ai pris un autre train pour atteindre Vintimille. Là, j’ai rappelé le passeur grec. «  Prends un billet pour Nice.  » Juste avant la frontière, les flics sont montés, ont dévisagé les gens et ont fait descendre tous ceux qui avaient une tête d’étranger. Je suis resté un jour et une nuit en prison, en compagnie de deux jumeaux afghans connus dans le train. Au téléphone, le Grec me conseille de marcher le long du rivage jusqu’à Nice. Là, j’ai appelé mon oncle à Kaboul pour qu’il paye le passeur afghan : 7 000 dollars. Le dernier conseil du Grec a été : « Vas à Marseille, ça sera mieux pour toi.  » Mes deux copains sont partis pour l’Allemagne, via Paris. J’ai dormi à la gare Saint-Charles, où j’ai croisé un Afghan. Il m’a accompagné au commissariat de Noailles. Là, un policier, après m’avoir demandé ce que je comptais faire – « Rester ici  », j’ai répondu –, m’a guidé jusqu’au bureau des éducateurs de rue d’Addap13. Après un mois de galère, ils m’ont trouvé une place en foyer, puis dans un collège.


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