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La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation

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En s’appuyant sur de nombreuses recherches sur la communication, ce texte montre comment la conversation, loin d’être une activité anodine et spontanée, est traversée par des rapports de pouvoir. Il s’intéresse particulièrement aux différentes formes que peut prendre la domination masculine dans le domaine de la conversation et permet ainsi de prendre conscience que la lutte contre le sexisme passe aussi et surtout par un changement de nos comportements au quotidien.

Cette étude a été réalisée en 1997 dans le cadre des études de genre à Genève. Elle a été publiée dans les Nouvelles Questions Féministes Vol.19 en 1998 et est publié sur infokiosques.net depuis 2005

Contrairement à l’impression première que l’on a, la conversation n’est pas une activité à laquelle on se livre spontanément ou inconsciemment. Il s’agit d’une activité structurée, ne serait-ce que par son ouverture, ses séquences et sa fermeture, et elle a besoin d’être gérée par les participant-e-s.
Nous parlerons indifféremment de conversations, de dialogues ou de discussions pour faire référence à tout échange oral. Nous les caractériserons par le fait qu’aucun scénario n’en a été fixé à l’avance et que ces conversations sont en principe égalitaires, à la différence des entretiens dirigés, des cérémonies ou des débats. Nous allons donc nous intéresser à la gestion du dialogue mixte au regard du genre des personnes impliquées. Ainsi, nous verrons que les pratiques conversationnelles sont dépendantes du genre et nous en chercherons les conséquences sur le déroulement de la conversation.

La conversation est une forme fondamentale de communication et d’interaction sociale et, à ce titre, elle a une fonction des plus importantes. Elle établit et maintient des liens entre les personnes, mais c’est aussi une activité "politique", c’est-à-dire dans laquelle il existe des relations de pouvoir. Dans une société où la division et la hiérarchie des genres est si importante, il serait naïf de penser que la conversation en serait exempte. Comme pratique sur laquelle nous fondons notre vie quotidienne, elle ne peut que refléter la nature genrée de la société. Nous nous demanderons si, au-delà du fait d’être un miroir de la société, elle ne réactive et ne réaffirme pas à chaque fois les différences et les inégalités de genre.

LA LONGUEUR DES CONTRIBUTIONS

Nous nous référerons constamment au modèle de conversation décrit par Sacks H., Schegloff E. et Jefferson G. en 1974. Selon ce modèle, les systèmes d’échange de parole sont en général organisés afin d’assurer deux choses : premièrement, qu’une seule personne parle à un moment donné et deuxièmement que les locutrices/teurs se relaient. La/le locutrice/teur peut désigner la/le prochain-e mais en général, ce sont les conversant-e-s qui décident de l’ordre des prises de parole. Le dialogue idéal suppose donc que l’un-e parle pendant que l’autre écoute, puis vice-versa et ainsi de suite, sans qu’il y ait de chevauchements de parole, d’interruptions ou de silence entre les tours. L’hypothèse est que ce modèle doit être valable pour tou-te-s les locuteurs/trices et toutes les conversations. Il devrait donc tendre dans son application à une symétrie ou à une égalité. Ce modèle est décrit comme indépendant du contexte, c’est-à-dire des facteurs tels que le nombre de personnes, leur identité sociale ou les sujets de discussion. Une fois mis en application, il devient toutefois sensible au contexte et s’adapte aux changements de circonstances dus aux facteurs évoqués plus haut.
La première question sur laquelle nous nous interrogerons à propos du dialogue mixte concerne le temps de parole que chacun-e s’octroie. On présuppose généralement que les deux personnes aient un temps de parole assez similaire pour qu’elles puissent toutes deux exprimer leur point de vue, leurs sentiments, intentions ou projets de façon égalitaire. Le dialogue est perçu couramment par une majorité de personnes comme un lieu de partage et d’échange permettant de promouvoir une compréhension mutuelle où un-e interlocuteur/trice n’est pas censé-e prendre une plus grande partie de ce temps que l’autre.

Selon l’opinion communément admise, ce sont les femmes qui parleraient plus que les hommes. Le stéréotype de la femme bavarde est certainement, en ce qui concerne la différence des sexes et la conversation, l’un des plus forts et des plus répandus. Paradoxalement, c’est aussi celui qui n’a jamais pu être confirmé par une seule étude. Bien au contraire, de nombreuses recherches ont montré qu’en réalité, ce sont les hommes qui parlent le plus. Déjà en 1951, Strodtbeck a mis en évidence que dans des couples hétérosexuels mariés, les hommes parlaient plus que les femmes.
Mais comment expliquer un tel décalage entre le stéréotype et la réalité ? Comment se fait-il que, bien que tou-te-s nous nous soyons retrouvé-e-s dans des situations où il était clair que les hommes monopolisaient la parole, si peu d’entre nous en aient profité pour questionner le bien fondé de cette croyance ?

Dale Spender s’est penchée sur ce mythe de la femme bavarde afin d’en analyser le fonctionnement. Ce stéréotype est souvent interprété comme affirmant que les femmes sont jugées bavardes en comparaison des hommes qui le seraient moins. Mais il n’en va pas ainsi. Ce n’est pas en comparaison du temps de parole des hommes que les femmes sont jugées bavardes mais en comparaison des femmes silencieuses (Spender, 1980). La norme ici n’est pas le masculin mais le silence, puisque nous devrions toutes être des femmes silencieuses. Si la place des femmes dans une société patriarcale est d’abord dans le silence, il n’est pas étonnant qu’en conséquence, toute parole de femme soit toujours considérée de trop. On demande d’ailleurs avant tout aux femmes d’être vues plutôt qu’entendues, et elles sont en général plus observées que les hommes (Henley, 1975).
On voit bien déjà ici que ce n’est pas la parole en soi qui est signifiante mais le genre. Une femme parlant autant qu’un homme sera perçue comme faisant des contributions plus longues. Nos impressions sur la quantité de paroles émises par des femmes ou des hommes sont systématiquement déformées. Je recourrai ici au concept toujours aussi pertinent du double standard utilisé par les féministes pour expliquer nombre de situations en rapport avec le genre. Un même comportement sera perçu et interprété différemment selon le sexe de la personne et les assignations qu’on y rapporte. Quel que soit le comportement en question, le double standard tendra à donner une interprétation à valeur positive pour un homme et négative pour une femme. Nous verrons que si les hommes peuvent donc parler autant qu’ils le désirent, les femmes, elles, pour la même attitude, seront sévèrement sanctionnées. De nombreux travaux se servent de l’évaluation différentielle des modes de converser des femmes et des hommes, nécessaire à l’étude de la communication genrée.

Une étude faite lors de réunions mixtes dans une faculté montre la différence énorme de temps de parole entre les femmes et les hommes (Eakins & Eakins, 1976). Alors que le temps moyen de discours d’une femme se situe entre 3 et 10 secondes, celui d’un homme se situe entre 10 et 17 secondes. Autrement dit, la femme la plus bavarde a parlé moins longtemps que l’homme le plus succinct ! Beaucoup d’études à ce propos portent sur des contextes éducationnels, comme des classes. Bien que ceci dépasse le cadre du dialogue, il me semble intéressant d’en dire quelques mots. Sans faire une liste des différences de socialisation selon le sexe, qui sont déterminantes pour l’accès à la parole, je vais juste m’arrêter sur celles qui concernent plus spécifiquement l’espace de parole laissé à l’école aux filles et aux garçons.

Les enfants n’ont pas un accès égal à la parole (Graddol & Swann, 1989). Dans les interactions de classe, les garçons parlent plus que les filles. Les enseignant-e-s donnent beaucoup plus d’attention aux garçons. Elles et ils réagissent plus vivement aux comportements perturbateurs des garçons, les renforçant de ce fait. Elles/ils les encouragent aussi beaucoup plus. Les échanges verbaux plus longs se passent majoritairement avec les garçons ainsi que les explications données. Et l’on sait combien il est difficile d’agir égalitairement, même en faisant des efforts. Une étude de Sadker & Sadker (Graddol & Swann, 1989) portant sur cent classes montre que les garçons parlent en moyenne trois fois plus que les filles. Qu’il est aussi huit fois plus probable que ce soient des garçons qui donnent des réponses sans demander la parole alors que les filles, pour le même comportement, sont souvent réprimandées.

S’il me semblait important de commencer par la remise en question de ce premier mythe, c’est parce que parler plus longtemps que les autres est un bon moyen de gagner du pouvoir et de l’influence dans un dialogue. Ceci est d’ailleurs bien perçu par tout le monde. Chez Strodtbeck citée plus haut par exemple, les couples interrogés, et autant les femmes que les hommes, associaient à une plus grande quantité de parole une plus grande influence. Il s’agit maintenant de voir concrètement comment s’exerce cette influence et de montrer en quoi la quantité de paroles émises est un indicateur de dominance conversationnelle. En effet, le temps de parole est fonction de nombreux facteurs interactionnels, parmi lesquels le fait de pouvoir terminer son tour de parole sans interruption de la part de son interlocuteur semble être un des plus importants.

LES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES DES HOMMES

1. Interrompre les femmes

Pour l’étude des interruptions, je me servirai surtout du texte de West & Zimmerman qui se trouve dans Language and Sex de Thome & Henley. Elles se réfèrent toujours au modèle de conversation que j’ai décrit précédemment. West et Zimmerman ont opéré une distinction, dans les paroles simultanées, entre deux catégories : les chevauchements et les interruptions.
Les chevauchements ont lieu à un moment de transition possible. Ils proviennent d’une erreur de réglage entre les tours, comme par exemple quand le nouveau locuteur, pour éviter un trou, commence son énoncé aussi près que possible de la fin de l’énoncé du locuteur précédent. West et Zimmerman considèrent donc le chevauchement comme une erreur du système lui-même.
La seconde catégorie, qui va nous intéresser davantage, est celle des interruptions proprement dites. Elles consistent en des intrusions plus profondes dans la structurée interne de l’énoncé de la locutrice/du locuteur, qui peut ne pas avoir fini du tout son tour. Elles sont donc des violations des procédures de tour et n’ont pas de fondement dans le système. West et Zimmerman disent qu’elles montrent un réel déni d’égalité d’accès à l’espace de la parole.

J’en viens maintenant à l’étude proprement dite portant sur des dialogues enregistrés dans des lieux publics d’une communauté universitaire. Nous avons 20 couples non mixtes (10 couples femme/femme et 10 couples homme/homme) et 11 couples mixtes (composés exclusivement d’étudiant-e-s à une exception près où la femme est assistante). Les sujets de conversation varient depuis les échanges de politesse jusqu’à des sujets plus intimes, selon que ces personnes se rencontrent pour la première fois ou bien se connaissent davantage. Alors qu’elles dénombrent 22 chevauchements et 7 interruptions dans les dialogues non mixtes, elles trouvent 9 chevauchements et 48 interruptions dans les dialogues mixtes. On peut faire plusieurs remarques sur ces résultats.
Les chevauchements sont plus fréquents que les interruptions dans les dialogues non mixtes que dans les dialogues mixtes. Par contre, les interruptions sont beaucoup plus fréquentes en mixité que les chevauchements. Seuls 3 des 10 dialogues non mixtes comportent des interruptions, qui sont de plus réparties assez symétriquement entre les interlocutrices/teurs, alors que seul 1 dialogue mixte sur les 11 en est indemne. Les interruptions apparaissent donc comme systématiques dans les dialogues mixtes.

La plupart des chevauchements et interruptions sont dus aux hommes. Dans 96% des cas, ce sont les hommes qui interrompent les femmes. Nous sommes bien loin d’une distribution aléatoire des interruptions et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a une forte dominance masculine quant aux interruptions dans les dialogues femme/homme. Après avoir refait une étude dans des conditions différentes portant sur cinq conversations mixtes avec des personnes qui ne se connaissaient pas du tout, West et Zimmerman retrouvent toujours, à peu de chose près, les mêmes résultats.
Le cas de dialogue mixte où il y a le plus d’interruptions (c’est à dire 13) se passe entre une femme assistante, de statut donc plus élevé que celui de son interlocuteur, et un étudiant. C’est ici aussi qu’elles ont trouvé les deux seules interruptions dues à une femme. Dans une autre étude faite par West (1984), portant sur des interactions entre médecins et patients, il ressort que le genre constitue un statut plus important que la profession. Les patientes femmes sont interrompues par les médecins hommes, mais les médecins femmes sont aussi interrompues par les patients hommes. Une femme reste donc une femme quel que soit son statut professionnel.

Je rappelle que rien dans le modèle ne prévoyait une distribution asymétrique des interruptions. Or, celles-ci ne peuvent pas être expliquées par le système des tours. On peut donc conclure à l’influence d’un facteur exogène qui agit comme influence. Les résultats obtenus dans cette recherche mettent en évidence que ce facteur est bien celui du genre. Si toutes les interruptions ne sont pas en elles-mêmes des moyens de dominance, nous ne pouvons pas non plus soutenir que ces pratiques seraient neutres par rapport au genre.

2. Imposer silence aux femmes

La répartition des silences dans les dialogues non mixtes est pratiquement symétrique alors qu’en mixité ce sont les femmes qui ont tendance à tomber dans le silence, surtout après avoir été interrompues. West & Zimmerman ont aussi ausculté de plus près ces silences. Elles ont trouvé que 62% des femmes étaient silencieuses après trois types de stratégies conversationnelles masculines : les chevauchements, les interruptions et les réponses minimales retardées.

Les réponses minimales, ou confirmations minimales, signalent à la/au locutrice/teur qu’elle/il a bien été compris-e et peut continuer. Ce sont par exemple un signe de tête, un "mhm" ou un "oui". Placée à temps, la réponse minimale montre une attention active à l’interlocutrice/teur. Lorsque les femmes s’en servent, elles signalent une attention constante, démontrent leur participation, leur intérêt et pour la conversation et pour l’interlocuteur. Lorsque les hommes emploient ces marques verbales, ils le font souvent après le moment propre à soutenir le sujet. Les confirmations minimales sont donc retardées, signalant alors pour la locutrice et ses paroles désintérêt et inattention. La conversation exige de l’auditrice/teur ces confirmations minimales. Si elles ne viennent pas, la/le locutrice/teur peut se mettre à répéter ses idées, à prolonger les pauses, hésiter et finir par se taire (Slembek, 1990). La stratégie utilisée par les hommes en retardant ces réponses minimales devient donc un autre moyen de domination grâce auquel ils finiront par obtenir le silence des femmes.

Dans les dialogues mixtes étudiés, aucune femme ne s’est plainte de se faire interrompre. Quand l’homme s’est fait interrompre, il n’a du reste pas observé de silence par la suite. En mixité, les femmes font des pauses environ trois fois plus longues qu’en non mixité, que ce soit après une interruption ou une réponse minimale retardée. Les pratiques masculines du dialogue ne sont pas sans effet sur les silences des femmes qui s’ensuivent, ce qui peut déjà nous fournir une bonne explication du fait que leurs contributions soient moins longues que celles des hommes. Certains ont essayé d’interpréter les silences des femmes qui suivent les interruptions comme un signe d’encouragement à ce que les hommes les interrompent. West compare alors cette situation à celle du viol tel qu’il est conçu dans notre culture. Les femmes ne sont-elles pas vues souvent comme invitant au viol par leur habillement, que ce soit un décolleté ou une jupe, ou par leur inaptitude à se défendre ?

Mais si nous voulions pleinement analyser le silence des femmes, il nous faudrait examiner aussi le langage qui les exclut et les dénigre (Spender,1980). D’autre part si, comme nous le verrons plus loin, les femmes ne sont requises dans la conversation que pour soutenir le discours masculin, il devient compréhensible qu’elles restent silencieuses (Spender, 1980). Les hommes empiètent systématiquement sur le droit des femmes à achever leur tour de parole et leur dénient un statut égal comme partenaires conversationnelles. West & Zimmerman font d’ailleurs l’analogie entre ces dialogues femme/homme et les conversations enfant/adulte où l’enfant n’a qu’un droit limité à la parole. Comme pour les enfants, le tour de parole des femmes apparaît non essentiel. Les femmes et les enfants reçoivent respectivement de la part des hommes et des adultes un traitement similaire dans la conversation. Toutefois, à la différence des enfants, elles semblent plus la boucler, même dans le cas, non rare, où les hommes les interrompent pour les reprendre ou les réprimander (West, 1983 : 157).

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