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Paraguay : Beau comme un Parlement qui flambe !

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Au Paraguay le 31 mars, une magouille entre deux factions des partis pour permettre à un Président de pouvoir se représenter plus d’une fois aux élections , devient l’étincelle qui fait exploser la rage dans les rues. Le bâtiment du Parlement est saccagé et incendié, les affrontements avec la police se répandent dans les quartiers (un mort, des centaines de blessés et 211 arrêtés), et le ministre de l’intérieur et le chef de la police de la capitale Asuncion finissent par donner leur démission...

31 mars… A bas les politiques ! Vive la révolte !

Au Paraguay le 31 mars, une magouille entre deux factions des partis pour permettre à un Président de pouvoir se représenter plus d’une fois aux élections -une impossibilité garantiste héritée de la chute du très sanglant dictateur le général Alfredo Stroessner (au pouvoir de 1954 à 1989)-, devient l’étincelle qui fait exploser la rage dans les rues. Le bâtiment du Parlement est saccagé et incendié, les affrontements avec la police se répandent dans les quartiers (un mort, des centaines de blessés et 211 arrêtés), et le ministre de l’intérieur et le chef de la police de la capitale Asuncion finissent par donner leur démission. Le 17 avril, pour éteindre le feu d’une rage qui pouvait se transformer en révolte plus large, le président paraguayen Horacio Cartés a annoncé le retrait de son projet controversé de révision constitutionnelle, bien que ce projet était aussi soutenu par les parlementaires d’opposition proches de l’ex-président Fernando Lugo (2008-2012). Le texte ci-dessous sorti deux semaines plus tard par des compagnons du Paraguay revient sur ces événements et appuyant et défendant les incendiaires du Parlement, sur fond d’une critique de la politique.

Ceux qui traitent de "vandales allant à l’encontre de la volonté populaire" [1] les rebelles qui ont brûlé le congrès et ont affronté les forces de la répression, ceux qui parlent de "groupes violentistes" [2] ou de "hooligans appointés" en référence à celles et ceux qui ont érigé des barricades et allumé des feux insurgés dans les rues du centre-ville d’Asunción la nuit du 31 mars, ne peuvent être que nos ennemis.

Ce qu’ils voient comme "des pillages et du vandalisme contre des lieux publics" [3], nous le considérons comme un bel acte subversif, une attaque contre l’un des centres de l’autorité, du pouvoir. Mettre le feu au théâtre de la tromperie que représente le Parlement, aux illusions démocratiques perdues au goût de dictature… A cet édifice haï, où se réunissent au quotidien les bourreaux qui mentent, manipulent, provoquent la pauvreté, décrètent la misère, légalisent le désastre environnemental, ainsi que la militarisation et autres pratiques assassines…
Beaucoup l’auront désiré, tenté, voire projeté. Ces flammes ne peuvent que tracer un sourire sur le visage des subversifs au Paraguay et au delà. Enfin ! Enfin un acte clair d’attaque là où depuis si longtemps règnent la soumission et le cynisme !
Tandis que la gauche regrettait l’ "inaction et la complicité" [4] de ceux qu’elle appelle "les forces de sécurité", la police assassinait, tirait et torturait. Ainsi, les derniers masques sont tombés, et les doutes quant au rôle de la gauche paraguayenne, s’il en restait encore, ont disparu aujourd’hui plus vite que les montagnes du Chaco.
Celles et ceux qui se sont confortablement installé-e-s sur les sièges parlementaires, ou y aspirent, ne peuvent qu’appeler au dialogue et à la paix [5]. Les opprimé-e-s du Paraguay vivent la violence tous les jours, y compris en temps de paix et de démocratie. La violence à la campagne avec le soja,le glyphosate, les militaires et les sicaires, la violence du travail esclave et aliénant, la violence de vivre dans un taudis. La violence de se voir contraint de vendre des merdes pour survivre, de demander l’aumône, de s’humilier pour recevoir quelques sous d’un bourgeois. La violence aussi du machisme et de l’homophobie.

La prétendue paix qu’ils appellent de leurs vœux n’existe pas. Et la plupart des opprimé-e-s le savent fort bien. Beaucoup d’autres voient clair dans le sinistre opportunisme de la gauche, prête à tendre la main à la droite la plus rance, dans le seul but de reconquérir sa part de pouvoir. Un funeste jeu stratégique dont des millions de personnes sont et seront victimes. C’est ainsi que nous nous rendons compte que toute tentative de dialogue avec les bourreaux du pouvoir est impossible est peu enviable parce qu’elle est et sera toujours fausse.
Les marxistes, tout comme la majorité des militant-e-s sociaux du pays, nous disent qu’il n’y a pas de possibilité de changement sans conquête du pouvoir. Cette logique les a mené au même jeu politique que l’ennemi. "Rien en ressemble plus à un représentant de la bourgeoisie, qu’un représentant du prolétariat", a écrit quelqu’un il y a longtemps. Précisément parce que ce sont des représentants, des femmes et des hommes politiques.
Le problème n’est pas qui détient le pouvoir, mais réside dans le pouvoir lui-même. Il n’est pas dans la tête pensante de l’Etat, mais dans l’Etat lui-même. Et cela est apparu clairement à l’époque de Lugo [Président de centre-gauche de 2008 à 2012, ancien évêque expulsé par la dictature], avec les propositions de privatisations, la loi antiterroriste et la militarisation du Nord, pour ne citer que quelques exemples.
Le fait que de nombreux dirigeant-e-s, vétéran-e-s de durs combats, se retrouvent au pouvoir, occupant des postes et/ou fournissant un soutien "critique", a démobilisé et pacifié dramatiquement beaucoup de luttes. Parvenant à une répression plus efficace que ce que n’importe quel gouvernement Colorado [parti de droite dure au pouvoir pendant 60 ans jusqu’en 2008] aurait pu imaginer après la dictature. Les voix critiques “faisaient le jeu” de la droite, tandis que les plus audacieuses étaient réprimées comme toujours. Tout cela n’est pas surprenant, mais la conséquence logique des idées politiques de la gauche partidaire, y compris dans sa version plus radicale.
Ces derniers jours, on a beaucoup entendu parler de manipulation politique. Ce qui s’est passé ne serait au fond qu’un conflit interne des élites. Sans doute, existe-t-il à la base une rivalité entre les groupes de pouvoir, dans laquelle le peuple n’est que spectateur et/ou un pion. mais, comme des compagnon-ne-s anarchistes le signalaient déjà bien dans un autre texte, l’incendie du parlement et les émeutes ne figuraient pas dans les plans de l’élite, alors qu’ils faisaient bel et bien partie des envies des rebelles. C’est ainsi qu’il a été possible, pour un moment, d’exproprier le conflit, d’échapper au contrôle du pouvoir. Et là se trouve la brèche qu’il faut garder en tête.

Plus d’un marxiste [6] a fait référence à ces événements comme à une réplique de l’incendie du parlement allemand par Marinus van der Lubbe en 1933.
Ils affirment qu’il s’agit d’une opération sous faux drapeau que la droite va utiliser pour réprimer la gauche, comme l’ont fait Hitler et les nazis après l’incendie du Reichstag, qui leur a servi de prétexte pour persécuter, entre autres, les communistes allemands. Cette comparaison vient grossir la longue tradition communiste de falsification de l’histoire. (en 1933, on parlait aussi de provocation, en allant jusqu’à affirmer que Van der Lubbe travaillait pour la police)
Marinus van der Lubbe était un jeune prolétaire hollandais, adversaire des partis, du parlementarisme et du syndicalisme, et en faveur de l’autonomie et de l’action directe des classes opprimées, bref, un révolutionnaire communiste conseilliste.
Quelques jours après que les nazis soient arrivés démocratiquement au pouvoir, le hollandais arrivait en Allemagne à pied. A Berlin, il assista à des meetings ouvriers et proposa à d’autres prolétaires d’organiser une manifestation contre les nazis, mais la réponse fut d’en référer d’abord au parti communiste, à qui revenait le dernier mot.
A cette époque, le Parti Communiste Allemand pratiquait la politique de “discuter avec les fascistes pour les amener à ses positions”. ‘S’incliner face au nouveau rapport de forces et laisser que les fascistes se lassent au pouvoir. Tout acte de violence sera dénoncé par le parti communiste comme une provocation et ses auteurs "exclus des rangs prolétaires en tant qu’agents du fascisme", iront-ils jusqu’à affirmer, rejetant toute résistance spontanée.
Face à l’inaction totale de tant d’opprimé-e-s, Marinus décida d’agir pour son propre compte. Non seulement contre les bouchers nazis, mais aussi contre le système démocratique qui les avait amenés au pouvoir. C’est ainsi qu’il mit le feu au Reichstag avec quelques boites d’allumettes.
Comment les staliniens pourraient-ils comprendre cette action ? Ce mélange d’idées subversives et d’action individuelle ? Au lieu de voir une torche appelant à l’insurrection contre la terreur nazie, leur aveuglement leur montra un complot visant à anéantir leur Parti. Au lieu de reconnaître un bel acte de rébellion, un souffle de résistance, une preuve inlassable de lutte jusque dans les pires circonstances… ils n’y virent qu’une provocation. Les raisons de leur aveuglement sont simples : ceux qui cherchent à diriger, gérer et "guider les masses" ne pourront jamais comprendre un geste aussi généreux .

Aussi bien la droite que la gauche tentent de semer la confusion, une confusion qui conduit à l’inaction et à la résignation. Pourtant les faits sont clairs et les émeutes du 31 mars sont le premier pas.
Il est nécessaire d’agir, sinon les forces politiques auront le champ libre pour leur sale jeu. Et cela pourrait culminer avec la récupération de la gauche, ou encore plus probablement, avec la consolidation de la droite au pouvoir. Dans les deux cas, les opprimé-e-s sortiraient perdants et sans aucun doute, les puissant-e-s, voyant leurs privilèges menacés et en danger, alimenteraient une guerre civile.
C’est pourquoi, la rupture avec la politique est nécessaire. Au lieu de calculs politiques, de stratégies de conquête du pouvoir, il s’agit de faire le pari de l’action directe menée par les opprimé-e-s eux-mêmes, sans que personne leur dise quand et comment agir. En décidant elles et eux-mêmes comment mener leurs luttes à partir de l’autonomie.
Seul-e-s ceux qui se méfient des capacités des opprimé-e-s pour donner forme à leur propre destin, à leurs luttes et à leur émancipation, considèrent les bergers, les partis d’avant-garde ou les groupes éclairés comme nécessaires pour montrer le chemin. Et seuls les bergers peuvent redouter le jeu subversif entre l’acte individuel et la projection sociale insurrectionnelle.

Parmi les opprimé-e-s au Paraguay existe une longue expérience de luttes contre le pouvoir, particulièrement à la campagne, mais aussi dans les villes, c’est le cas de l’occupation des terres ou des terrains. Souvent, ces luttes se perdent en chemin, non pas faute de résistance ou par effet d’usure face à la répression, mais parce que les rebelles finissent par faire confiance à un leader ou à la politique.
Rompre avec cette dynamique constituerait un pas en avant. Une fois là, les subversifs penseront au prochain pas à effectuer. En effet, si le Parlement est bien l’un des bras du pouvoir, les temps où les rebelles faisaient la révolution en prenant des palais et en défendant des barricades sont révolus.
Aujourd’hui, le capital et l’autorité sont en de nombreux endroits. Bien-sûr,les institutions font partie de ce réseau, de même que la police, mais l’oppression et l’exploitation se trouvent aussi dans les technologies qu’on nous impose, dans les infrastructures qui facilitent le contrôle,le saccage capitaliste, y compris dans les rapports entre nous.

Pour l’assaut contre cette réalité, ses défenseurs et ses faux critiques.
Pour l’ anarchie !

[Traduit de l’espagnol de El Ambulante (Paraguay), 17 de abril de 2017 par Brèves du désordre.]
P.-S.

Nous voulons en finir avec ces luttes politiques qui provoquent des bains de sang ouvrier promus par ces ambitieux pour s’élever jusqu’au pouvoir ; les ouvriers doivent se battre pour leur émancipation et pas pour nos exploiteurs. […] Nous voulons détruire toute forme de gouvernement parce que tant qu’il y aura des autorités la tyrannie aussi existera ; nous pourrons changer de tyrans, mais nous subirons toujours la même tyrannie ; c’est ainsi, tant que des hommes voudront imposer leur volonté aux autres hommes, il n’y aura pas pour l’humanité le moindre signe de liberté.
[…] Nous voulons une société communiste […] nous voulons une société anarchiste ; qu’il n’y ait pas de pouvoir autoritaire. […] Comme on le comprend, le communisme est la véritable égalité et la fraternité, et l’anarchie est la complète liberté individuelle ainsi que la véritable justice ; les deux constituent une société harmonieuse, civilisée et de progrès. Ainsi, compagnons du monde entier, si vous voulez être libres et en finir une fois pour toutes avec cette plaie de sauterelles bourgeoise afin qu’elle ne réapparaisse pas dans les générations futures, il est nécessaire d’unir nos mains calleuses au delà des frontières, cette union se mettant en pratique par la formation de groupes d’affinité complètement libres propageant les idées communistes anarchistes dans les cafés,les auberges, les théâtres, les contres et en convoquant des réunions libres.
Un groupe d’affinité est l’union de différents individus ayant le désir de réaliser une même chose ; par exemple, un individu capable pour la propagande orale, peut se joindre à d’autres individus ayant les mêmes aptitudes pour former un groupe et appeler à des réunions, […] un esprit révolutionnaire cherche des individus révolutionnaires et ils organisent un groupe d’action révolutionnaire et ainsi successivement, des individus s’unissent selon la loi de l’affinité, une loi qui n’est écrite dans aucun code car c’est une moi naturelle et inviolable. L’union de cette manière a pour avantage que tous les individus procèdent librement en tout ce qu’ils considèrent opportun, sans se voir contraints par quelque règlement que ce soit, ni devoir soumettre leurs actions à l’ approbation de personne, voilà, nul besoin de statut ni de règlement, pas plus que d’aucun président, ni secrétaire. C’est la seule manière d’œuvrer librement, d’abolir les cliques de cafards et d’imaginer un régime économique. Cette forme d’organisation, de propagande et d’action permet la facilité de se multiplier constamment et dans tous les sens, il est aussi plus aisé de mettre en échec les recherches policières parce qu’on n’accumule pas de documents, pas plus qu’on ne rédige d’actes d’accords et qu’il n’ existe de centre déterminé ; en effet c’est partout puisque chaque individu est un sujet de l’activité.

Citation tirée du “Manifeste Anarchiste”, du groupe Les Enfants du Chaco, Asunción du Paraguay, janvier 1892.

P.-S.

Repris de Cette Semaine


Notes

[1Communiqué du Parti Convergence Populaire Socialiste (PCPS).

[2La version paraguayenne de l’Incendie du Reichstag, Luis Agüero Wagner.

[3Communiqué du PCPS

[4Ibidem

[5Ibidem

[6Luis Agüero Wagner, Osvaldo Zayas, Celso Guanipa Castro, entre autres.


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