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Police et militarisation de l’espace : un interview de Mathieu Rigouste

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Dans cet article à paraître dans la revue grecque "Kompresseur", Mathieu Rigouste aborde la question de la militarisation de l’espace, à l’aune de ses recherches sur l’influence des répresssions coloniales dans l’élaboration des nouvelles formes de polices et de la logique sécuritaire. Cet interview nous a semblé apporter quelques éléments d’analyse à la situation politique actuelle en France.

Mathieu Rigouste fait de la recherche indépendante, précaire impliqué dans les luttes sociales et dans le mouvement révolutionnaire, il utilise les sciences sociales pour fabriquer des outils à l’usage des mouvements d’émancipation. Dans cet article à paraître dans la revue grecque "Kompresseur", Mathieu Rigouste aborde la question de la militarisation de l’espace, à l’aune de ses recherches sur l’influence des répresssions coloniales dans l’élaboration des nouvelles formes de polices et de la logique sécuritaire. Cet interview nous a semblé apporter quelques éléments d’analyse à la situation politique actuelle en France.

Qu’est-ce que la police, quelles sont ses fonctions et qu’est-ce qui amène à sa formation ?

Tout dépend de ce qu’on appelle la police. Je pars de la définition selon laquelle, parmi d’autres institutions participant à la reproduction d’une société inégalitaire, la police est celle qui utilise la violence et la coertition pour maintenir l’ordre social, économique et politique. Pour maintenir la domination de classe, de race et de genre. On peut ainsi trouver des formes de police dès le debut de la formation de tout État. Mais, si on prend le prototype de la police actuelle, on peut dire qu’elle apparaît au 17eme siècle sous Louis XIV. C’est-à-dire par et pour un régime de monarchie absolue, un État extrêmement féroce.
La police plonge ses racines dans la phase d’accumulation primitive du capital, pendant la genèse du capitalisme et du colonialisme. L’économie de la traite, de la plantation et de l’esclavage accompagnent la naissance du capitalisme et du racisme... La société change, et le système inégalitaire doit trouver de nouvelles formes d’encadrement de la population. Cela se fait notamment aux colonies, à travers l’esclavage. Il y a toute une série de dispositifs d’encadrement des corps, qui viennent directement de la plantation esclavagiste, qui vont alimenter le répertoire de la police.
Puis la lieutenance de police est créée en 1667. Ce qui est super intéréssant, et qui est d’ailleurs conçu et formulé comme ça, c’est qu’il s’agit d’empêcher le mauvais fonctionnement des marchés, d’empêcher ce qui donne naissance aux insurrections, aux émeutes de la faim. Pour éviter des émeutes de la faim, il faut une force coercitive capable de faire fonctionner le marché. On parle du marché, avec les étales et tout, mais c’est aussi le début du marché capitaliste. Du coup, dès le début la police est conçue pour protéger l’économie de marché. Et elle va puiser des dispositifs sur les terrains de domination les plus féroces, la plantation coloniale et tous les territoires paysans qu’il a fallu déposséder pour forcer les gens à aller se faire embaucher dans ce qui allait devenir les usines.
La police a une seconde naissance après la révolution bourgeoise française, ou la contre révolution, comme on veut. À cette époque le capitalisme industriel prend son essor, et la bourgeoisie, la classe qui accumule le capital et qui va faire fonctionner le capitalisme, prend le pouvoir politique et fabrique une nouvelle forme d’État, l’État-nation. C’est a dire un État où par principe celui qui n’a pas la nationalité n’a pas de droit. Donc un État basé sur la xénophobie. La xénophobie d’État est au fondement de l’État-nation. Et la police qui est chargée de faire appliquer le droit national est structurellement et fondamentalement xénophobe. Au cours des époques, la police se restructure en permanence pour distribuer la violence dont les classes dominantes ont besoin pour reproduire les rapports de domination et d’exploitation ; mais le principe reste le même.

Pourquoi y a-t-il eu besoin de créer une force coercitive intérieure distincte de l’armée, qui intervient à l’exterieur du teritoire national ?

Les territoires et les peuples soumis par la guerre de conquête deviennent des “régions” de l’Etat-nation, il faut alors les contrôler et les dominer plutôt que les détruire. On ne peut pas les gérer en les massacrant à chaque insubordination. Il faut une force spécialisée là-dedans, contrôler en évitant de tuer. Ce qui donne naissance à une sorte de mythe dans l’ideologie républicaine qui pose la police comme force de l’intérieur, supposée ne pas tuer les citoyens, et de l’autre côté l’armée comme un corps qui peut tuer, dans le cadre de la guerre, sensée être un état exceptionnel dans le droit, dans le temp et l’espace. Mais dans la realité ça ne fonctionne pas comme ça.

D’un coté la police tue régulièrement à l’intérieur. Quand on regarde l’histoire depuis les colonies, depuis les endo-colonies, depuis les camps, depuis les prisons, depuis les bagnes, il n’y pas un moment ou l’État n’oprime pas et ne tue pas une partie de la population, avec sa police. Ça va être les homosexuel-le-s, ou les fous qui vont etre enfermé-e-s, les personnes prostitué-e-s, les colonisé-e-s, les étranger-e-s, les miserables, les marginaux brutalisés ou tués... en fonction des nécessités des classes dominantes. La police fait la guerre à l’intérieur contre des “populations” et dans des territoires “d’exception”.

De l’autre coté, tous les États envoient leurs armées faire la police des peuples colonisés et les font donnner à l’intérieur du territoire chaque fois qu’ils ont besoin de le faire. Marx dit que l’État entretient une armée pour pouvoir l’envoyer contre le prolétariat. Et il va même des fois s’autoriser à faire la guerre juste pour pouvoir entretenir cette armée, qui doit être un peu active pour pouvoir fonctionner. Quand tu vois l’histoire de l’État Francais, en fonction des périodes de crise et de restructuration, l’armée est régulièrement envoyée à l’intérieur. Ça va être au début du dévelopement industriel, pour encadrer les usines, pour déposséder et détruire toute les formes d’autonomie collective dans les campagnes, afin que les gens soient obligés d’aller à la grande ville capitaliste se faire exploiter... puis à chaque fois que la police est dépassée.

L’argument de base de la sociologie bourgeoise de la police c’est que l’État démocratique moderne réduit l’utilisation de la coertition dans la police. Parce qu’elle ne regarde que la police des mouvements sociaux, des classes moyennes etc et qu’elle regarde la police depuis la police. Mais à chaque fois qu’il y a une période révolutionnaire, et en permanence dans les colonies, dans tous les territoires dont on parle depuis tout à l’heure, il y a des forces de police qui font la guerre et des forces militaires qui font la police.

Quels changements structurels l’expansion coloniale capitaliste a apporté aux techniques militaires ? Aux techniques policières ?

Là on arrive plus sur mon boulot. Une partie de ce qui lie mes enquêtes c’est l’analyse selon laquelle les puissances imperialistes ré-importent en permanence des répertoires de surveillance, de contrôle, de répression et de domination, conçus dans et pour la guerre coloniale, à des fins de contrôle policier des classes populaires dans les métropoles. La guerre coloniale est donc un des répertoires principaux qui influence la police des plus pauvres, la police des classes populaires issues de la colonisation, des damnés intérieurs.

Ce schéma-là on le voit très régulierement. Au 19ème siècle par exemple, les grands généraux chargés de la répression de la révolution de 1848, et déjà en 1830, ont été choisis parce qu’ils s’étaient rendus célèbres pendant la conquête de l’Algérie. Le maréchal Bugeaud a par exemple écrit son Manuel de la guerre des rues et des maisons, pour expliquer à tout le monde que ce qu’il avait appris en colonisant l’Algérie devait être appliqué de manière rénovée au proletariat des grandes villes françaises.

Une grande partie de mon travail concerne la colonisation de l’Algérie, notamment la guerre d’Algérie, parce qu’elle a été fondatrice de la restructuration totale de l’État français en une 5ème République. La constitution de cette 5ème République, avec les articles 16 et 49/3, est faite pour pouvoir faire la guerre intérieure et créer l’état d’exception permanent... Cette constitution dérive du coup d’État militaire du 13 mai 1958. À ce moment De Gaulle, et toute une partie de la bourgeoisie coloniale et industrielle décide d’en finir avec la 4ème République, notamment pour pouvoir mettre le paquet sur la guerre d’Algérie et rester une grande puissance imperialiste. Par ce coup d’État militaire ils créent une constitution dans laquelle le chef de l’Etat devient le chef des armées et peut en permanence decider seul d’utiliser l’article 16, c’est à dire suspendre le pouvoir de l ’assemblée, décréter la guerre, extèrieur et intérieur, etc. C’est une constitution taillée pour pouvoir faire la guerre à l’intérieur, en permanence.
Cette constitution qui institue l’exception permanente, a été transmise pour fonder des Etats militarisés et basés sur la contre-insurrection (Colombie, Cameroun...) Là où il a fabriqué des États néocoloniaux gérés pas des bourgeoisies locales, l’Etat Français a formé polices, armées et classes dirigeantes, et les a doté d’une constitution similaire, avec des closes stipulant que l’État neo-colonial restait soumis à la force militaire francaise. Et si cette classe dirigeante commençait à remettre en question ces closes, elle se faisait renverser par son armée. On finissait souvent par savoir que cette armée obeissait à des militaires francais. C’est un schéma assez régulier. Le terrain de la guerre coloniale a permis de restructurer l’Etat impérial français mais aussi de structurer de nombreux systèmes sécuritaires contemporains.

Une grande partie de tes enquêtes tourne autour de la notion de contre-insurrection. Veux-tu décrire ce que c’est ?

La contre-insurrection désigne un système étatique d’écrasement des insurrections populaires. Chaque État se donne des modèles de contre-insurrection qui lui sont propres. En terme d’utilisation de la violence, la contre-insurection, comme la police, réside même au fondement de l’État. L’Etat est la continuité de la contre-révolution. Mais l’État français va inventer une nouvelle forme de contre-insurrection, qui va résider au fondement de la 5ème République : la Doctrine de la Guerre (contre) Revolutionnaire (DGR). L’histoire de ce nouveau modèle décrit le développement d’une nouvelle forme du pouvoir, la domination médiatico-sécuritaire.

La DGR est élaborée pendant la répression du mouvement d’émancipation au Maroc, en Indochine, et puis en Algérie. En gros, ce qui se passe c’est qu’en Indochine il y a des officiers et des sous-officiers à qui on va laisser le champ libre pour écraser l’insurrection et le mouvement révolutionnaire Indochinois. Ils vont systématiser toute une série de techniques qui existaient déjà dans différents répertoires historiques des États, en inventer d’autres, et les industrialiser ensuite en Algérie.

Pour essayer de résumer, l’idée c’est de se saisir de l’ennemi intérieur, mais dans la pratique il s’agit en réalité de se saisir de la population, de l’écraser complètement, de lui faire la guerre en désignant un “ennemi intérieur” s’organisant dans la population comme un cancer dans un corps. Utiliser l’armée avec des méthodes de police et employer la police avec des méthodes militaires, fusionner le policier et le militaire, pour faire la guerre à la population. D’ailleurs, les officiers francais qui ont crée la DGR, se sont énormement inspirer de Ludendorf. Ludendorf c’est le théoricien de la guerre totale, qui a inspiré Hitler.

Pour justifier la mise en oeuvre de cette violence de guerre contre la population, ces officiers reprennent l’analyse de Mao qui dit que le guerrillero doit vivre dans la population comme un poisson dans l’eau. Donc, pour saisir le poisson, il faut se saisir de l’eau. Et pour maitrîser l’eau, ses officiers vont mettre en système plein de manières d’attraper le poisson.
Une des premières manières c’est de l’attraper comme avec un harpon. En gros, on met en place des unités spéciales qui vont faire disparaitre des gens, mener des vrais-faux attentats, décimer des villages et attribuer cela à l’ennemi etc. Tout cela pour se saisir directement du révolutionnaire et attaquer son organisation. Ces unités, il va falloir les financer avec des relais de financement le plus opaques possible. Pour cela, des officiers vont générer toute une série de marchés illégaux, notamment celui de la drogue.
Une autre technique promue par l’armée française pour se saisir du poisson c’est de tendre un fillet dans le but de filtrer l’eau, la population, pour trouver les poissons : c’est le quadrillage militaro-policier du territoire. Cela veut dire qu’on met en place des postes militaires et policiers, des barrages, des contrôles d’identité, à toutes les intersections des grandes villes, mais aussi dans les montagnes, dans les campagnes et on paralyse la vie sociale de la population.
Trouver les poissons, ca veut dire aussi passer les gens à l’interrogatoire. Ça veut dire les torturer, pour leur faire avouer qu’ils appartiennent à l’organisation ennemi, leur faire avouer qui est leur chef, où est-ce qu’ils trouvent leurs armes, qui est-ce qui les financent, etc. Et ça c’est encore de la théorie, parce que dans la pratique ça veut dire attraper énormement de gens, au hasard et au faciès bien entendu. Torturer ça veut dire aussi faire disparaitre, parce que si les gens n’étaient pas du côté de la guérilla, une fois que tu les a torturés, il y a des chances qu’ils la rejoignent quand tu les relaches. Ça veut dire se donner les moyens de faire disparaitre des gens. Ça veut dire des fausse communes, des larguages en mer par hélicoptères...
Une autre moyen de se saisir du poisson, c’est d’empoisonner l’eau. Ça c’est les techniques d’action psychologique, mises en place par les 2èmes bureaux en Indochine, et les 5èmes bureaux en Algérie. Et c’est donc l’utilisation de la propagande pour diffuser des fausses rumeurs sur l’ennemi, pour intoxiquer, pour amener les “populations” à soutenir l’impérialisme français. Il s’agit de diviser la résistance anti-colonialiste. C’est ce qu’ils appellent le travail des coeurs et des esprits. Ces outils de propagande existent dans tous les États, mais ils sont ici expérimentés de manière industrielle. À cette époque ça passe beaucoup par la radio, les tracts etc. Ça va passer par les médias de masses dans le capitalisme sécuritaire.
Le dernier moyen de la contre-insurrection, qui est une innovation de l’armée francaise, c’est d’attraper le poisson en vidant l’eau. Et vider l’eau ça veut dire vider le territoire de toute sa population. D’où la mise en place d’un système de terreur d’État encore jamais vu, qui consiste à arriver avec des camions et des hélicoptères, et prendre toute la population d’une vallée, d’une montagne, d’un quartier... On arrache les gens, les enfants, les vieux, tous le monde, et on les met dans des camps. C’est donc la mise en place du camp d’enfermement de masse comme méthode de “pacification”. Dans ces camps on va torturer pour obtenir des informations sur l’organisation ennemie. On va faire disparaitre une partie des gens qu’on a torturés, etc.

Toutes ces manières de se saisir du poisson sont mises en système en Indochine, deviennent doctrine d’État au cours de la guerre d’Algérie. Et c’est cette doctrine dont l’essence est de pouvoir faire la guerre à la population, qui fonde et inspire l’État-nation français moderne.

Dans l’ennemi intérieur tu parles aussi d’une autre arme de la contre-insurrection, qui est de mettre en place des structures sociales qui sont gerées par l’État, parallèles à celles de l’ennemi.

La DGR appelle ça les “hiérarchies parallèles”, elle accuse le “communisme” de prendre le contrôle des “populations” à travers des clubs de sport, des associations, etc. mais il s’agit surtout de justifier en retour la création de structures sociales au service de l’Etat impérial, pour “reprendre” le pouvoir sur les colonisés.
Ce sont les bureaux d’action psychologique qui étaient chargés de mettre cela en place. L’empire français va donc se donner les moyens de mettre en place des outils parallèles à ceux de l’ennemi anticolonialiste, d’abord en Indochine, puis en Algérie. Mais ça a marché plus ou moins bien. Par exemple, en Algerie, il y a pleins de petites filles qui allaient dans les écoles de couture de jeunes filles de colons, dans lesquelles on devait les préparer à être des bonnes petites algériennes bien soumises. Ces filles là, toutes seules, sans même que le FLN le leur ai demandé, ont cousu les drapeaux algériens qui ont été sortis en décembre ’60 dans la rue.

Tu veux expliquer un peu ce qui c’est passe en décembre ’60 ?

Ce que montre décembre ’60, et qui est peu connu, c’est que, alors qu’effectivement la contre-insurection s’est rendue capable de démanteler une organisation politico-militaire, elle va faire face à une révolution populaire, qui va la mettre en échec. En decembre ’57, à Alger, le FLN est démantelé. Ce qui reste du FLN fait de la diplomatie à l’exterieur, où des fractions commencent à s’organiser pour la prise de pouvoir en cas d’indépendance. Et l’ALN, l’armée de libération nationale, qui va avec, a été également très largement réduite par la contre-insurection. Donc, le FLN et le ALN sont à genoux au moment où la question algérienne va etre posée à l’ONU, le 9 et le 10 decembre 1960. De Gaule a commencé à dire que l’Algérie aurait son indépendance. Bien entendu, ce qu’il veut tenter de mettre en place, c’est le néo-colonialisme à travers un État algérien totalement soumis. De leur côté, les colons, qui ont mis en place des formes d’organisation calquées sur ce que dit la DGR, à Oran, à Alger et dans toutes les grandes villes, essayent de refaire un coup d’État pour faire tomber De Gaule, à coup de guerilla urbaine. Ils vont même tenter de massacrer une partie de la population musulmane dans les grandes villes... Et là, alors que l’ALN et le FLN sont à genoux, c’est le plus petit peuple qui descend dans la rue. On parle de cortèges de femmes qui enfoncent des barrages de militaires. Des enfants. Beaucoup d’enfants. Des jeunes, des vieux. L’armée va tirer à la mitraillette et la mitrailleuse lourde sur les gens qui descendent dans la rue. À Oran il y a des récits de chair accrochée dans les arbres. Et les gens continuent à descendre, et ça va durer 4 – 5 jours, selon les villes. 4 - 5 jours où les colonisés, les damnés de la terre, investissent les centres, empêchent le massacre prévu contre eux par les colons, renvoient les colons se terrer dans leurs maisons et derrière les militaires. À Oran et à Alger, la police et l’armée sont debordées par le flot insessant des révoltes des colonisés.

Je pense que ce que démontre décembre ’60, et qui est important d’un point de vue politique, c’est que la contre-insurrection et l’État sécuritaire actuel, se sont rendus capables de démenteler des organisations verticales, des organisations politico-militaires, et que par la suite, ils passent leur temps à chercher ça. Quand ils cherchent des anarchistes, il leur faut absolument une organisation avec un chef, des trucs à démanteler... Ils cherchent leur clône, leur reflet. Et ce que démontre décembre ’60, c’est que la contre-insurrection et l’État actuel, n’ont pas pu écraser complètement un peuple qui est devenu lui-même révolutionnaire. La contre-insurection ne s’est pas rendue capable d’écraser les formes d’auto-organisation révolutionnaires. Je crois que ça doit parler aux révolutionnaires, sur les formes d’organisation qu’on doit trouver, qu’on doit inventer, qu’on doit expérimenter.

Bien entendu, dans l’histoire officielle de la contre-insurection on n’en entend pas trop parler de cette révolte. Personne ne s’en est vanté. Ni l’État français, qui vendait et continue à vendre son mythe d’excellence en maintien de l’ordre et en repression, et n’a pas très envie qu’on sache que le peuple a mis en échec la contre-insurection, seulement trois ans après la bataille d’Alger, véritable prototype de contre-insurection. Ni l’État FLN, qui se met en place à l’été ’62, et n’a pas vraiment interêt à mettre en avant un moment historique où le seul héros c’est le peuple.

En tout cas, ce qu’il faut retenir, c’est que la contre-insurection se prétend capable d’écraser un mouvement révolutionnaire, de se saisir d’un ennemi intérieur et de le détruire. Pourquoi elle le prétend ? Elle le prétend parce qu’au moment où la bourgeoisie industrielle et militaire française se dote de la contre-insurection, elle va en faire un modèle. La “bataille d’Alger”, qui se déroule de janvier à septembre ’57, va être le prototype de cette doctrine qui va être exportée en même temps que la constitution dont on parlait avant. Et quand on exporte cette doctrine là, on espère aussi exporter les armes qui vont avec. Les hélicoptères, par exemple, qui sont depuis lors l’un des pilliers de l’industrie militaire francaise. La contre-insurection va donc devenir directement un marché. Et pour faire fonctioner ce marché, il faut faire croire que la France est experte dans le domaine du mantien de l’ordre, excelle dans le domaine de la pacification etc. Ainsi, la contre-insurrection est à la fois une forme de gouvernement, avec des formes d’état d’urgence permanent, et un marché fondamental dans le capitalisme sécuritaire. Elle prétend poursuivre un ennemi intérieur pour le détruire, mais en fait, elle fabrique cet ennemi intérieur de telle manière qu’elle puisse engendrer des guerres de basse intensité longues et profitables. Pour renforcer le système d’écrasement mais aussi parce que c’est l’occasion de vendre en permanence des materiaux et des savoirs de contre-insurrection. Au cours du 20ème siècle, à travers les deux guerres mondiales et l’ascension des complexes militaro-industriels à la tête des États des grandes puissances imperialistes, on est entré dans l’ère du capitalisme sécuritaire. Le contrôle, la surveillance et la répression sont devenu des marchés gigantesques, qui sont la roue de secours de la restructuration du capitalisme.


Le quadrillage mis en place pendant la guerre d’Algérie implique un fichage hallucinant de la population. Est-ce que c’est la première fois que ça se passe à ce point la ?

Non. On pourrait se demander si l’État n’est pas née avec le contrôle et la capacité à connaitre sa population. Les mots statistique et État ont la même racine : stat. La statistique c’est la comptabilité d’État. Le quadrillage, par exemple, suppose de mettre des lettres ou des numeros sur les maisons, pour pouvoir savoir qui est où, qui connait qui, qui va où, quel jour, pour aller chercher les gens chez eux, les terroriser, paralyser toute forme d’autonomisation dans la population colonisée, puis dans les quartiers populaires, là où le dispositif va s’étendre. Cela va être industrialisé pendant la guerre d’Algerie et par la suite ça va se systematiser partout dans le monde. Les États vont mettre en place ce quadrillage à travers la poste, des numeros sur tous les appartements, dans toutes les maisons. Ça a une fonction policière avant tout. Ce dispositif va donner naissance à plein d’autres dispositifs dans la période sécuritaire.

Est-ce que le marché de la sécurité intérieure est un marché qui va s’exporter uniquement dans des territoires où il y a une forme de colonisation de la population, ou est-ce que ça s’adapte à des rapports de classe ou autres ?

Cette réimportation des savoirs de la guerre coloniale, va d’abord se faire dans les endocolonies, dans les quartiers populaires marginalisés, dans les “colonies intérieures”. L’État va ensuite les adapter. On adapte les matériaux, le personnel, les techniques ; mais ce sont des savoirs qui vont servir à maintenir le socio-apartheid, la ségrégation et la domination des quartiers populaires. Et à partir de là, il y a un deuxième mouvement. Les polices des mouvements sociaux et des strates supérieures des classes populaires ou des classes moyennes, vont se réaproprier et adapter ces savoirs pour renforcer les techniques de contrôle, de surveillance et de répression du reste de la ”population”.

Le mouvement ouvrier est traité différement en fonction des époques. Parfois comme dans les endocolonies, les colonies intérieures, qui sont traitées de manière militaire, militaro-policiere. Depuis un moment, en France, ce n’est plus tellement le cas. Il est désormais traité comme les mouvements sociaux des strates privilegiées des classes populaires, c’est à dire avec de la retenue, en tout cas tant qu’il n’est pas menaçant. Mais les répertoires qui sont utilisés pour ces mouvements sociaux-là, ou la répression des mouvements révolutionnaires, viennent généralement du répertoire de l’écrasement des quartiers populaires et de la guerre coloniale.

Tu as parlé tout à l’heure de la notion d’ennemi intérieur. Est-ce que tu veux bien revenir un peu sur ce terme et son origine ?

D’un point de vue antropologique, la prise de pouvoir s’accompagne souvent de la purge d’un bouc émissaire, et c’est ce qui crée la légitimité de ce pouvoir là. L’État qui nait de et dans la guerre d’Algérie, on pourrait dire l’état néo-impérialiste français, se forge par, pour et à travers des capacités de fabrication d’un ennemi intérieur, pour pouvoir mieux le pacifier en permanence. C’est formidable pour le capitalisme, vu que la peur et la menace sont des marchés illimités. On peut inventer en permanence des nouvelles peurs, risques et menaces et à chaque fois vendre les systèmes qui vont permettre de réduire ces peurs, risques et menaces.

À quoi sert l’instrumentalisation, actuelle et passée, de cette figure de l’ennemi intérieur ?

Dans le système de pouvoir actuel la désignation de l’ennemi intérieur c’est à la fois un système économique et à la fois un système politique privilégié, enfin c’est un système social de division. Le capitalisme sécuritaire est une société spéctaculaire. Une société où les médias de masse ont une importance fondamentale. À travers les médias de masse, les bourgeoisies impérialistes se sont dotées de capacités d’action psychologique industrielles qui permettent de diffuser en permanence des figures de l’ennemi construites dans l’intérêt des classes dominantes. Ces figures vont aider à construire l’hégémonie impériale et masquer le fait que ton vrai ennemi c’est le patronat, le racisme, le partiarcat et toutes les formes de dominations. Cela en te faisant détester et combattre l’étranger, l’ouvrier à côté de toi, le plus pauvre que toi, le rom’, le pédé, la pute, le sans-papier, la femme voilée...

Peux-tu donner quelques exemples de la destruction du rapport de classe par l’instrumentalisation de la figure de l’ennemi intérieur ?

Cette instrumentalisation est permanente. Dans les cultures coloniales il y a toujours un pôle entre la figure du barbare et celle du sauvage. C’est des répertoires permanents dans lesquels la bourgeoisie vient piocher quand elle en a besoin. En France, et mondialement aussi, c’est la figure du musulman, de l’islamiste ou de l’islamo-gauchiste. C’est aussi le terroriste en général, qui n’agit pas dans les marges de ce que l’État tolère en terme d’utilisation de la violence. Du coup tout le monde peut être terroriste. Selon les époques, ça va être le basque, l’islamiste, le jeune de banlieue, le chômeur qui veut ses allocs, les grévistes qui “prennent en otage” leurs concitoyens...

Un exemple qui symbolise assez bien la fracture coloniale au sein du mouvement ouvrier français, et comment la gauche, le PCF et l’extrême gauche ont participé à cette dissociation au sein du prolétariat, c’est celui de la grêve des usines Talbot-Peugeot en 82,83. Les ouvriers issus de la colonisation se mettent en grève. Ces ouvriers étaient aussi très actifs dans le mouvement de mai 68. D’ailleurs, dans la mémoire de mai 68, on cultive plus les images d’étudiants qui lancent des pavés, que la mémoire de la grève générale ouvrière, dans laquelle les OS (les ouvriers spécialisés issus de la colonisation) ont eu un rôle très important, car ils occupaient les positions les plus basses, et que lorsqu’ils se sont mis en grève, ça a vraiment foutu le bordel.
Donc en 82 ces même ouvriers se lancent dans une grève dure. Ils demandent des augmentations de salaires et des améliorations de conditions de travail, dont des salles pour pouvoirs prier et vivre leur culte. Les médias et toute la classe politique leur tombe dessus en mode : c’est pas un mouvement ouvrier, c’est pas des revendications ouvrières, c’est des islamistes, c’est le résultat de la présence musulmane en France etc... Toute la rhétorique xénophobe de la “Nouvelle Droite” devient hégémonique sous la nouvelle gauche au pouvoir. Une figure de “l’ennemi intérieur socio-ethnique” est propulsée par les sphèes médiatico-politiques our briser le mouvement. Au point que pendant la grève de 1983, il y a une dissociation telle que les ouvriers blancs en viennent à attaquer les ouvriers magrébins. En décembre 83, contre un vaste plan de licenciement, les ouvriers de Talbot occupent l’usine. Les négociations entre syndicats et patronat trahissent les ouvriers immigrés, qui forment 80% de la main d’oeuvre. Une grande partie des ouvriers blancs se font jaunes pour remettre les grévistes au travail, en les agressant et en les insultants avec tout le répertoire de violence coloniale. Ils scandent notamment “les arabes au four, les noirs à la mer”. Les luttes de prolétaires issus de la colonisation sont presque toujours ségréguées jusqu’à l’intérieur du mouvement ouvrier.

Quelles sont les techniques employées pour diviser le prolétariat entre ennemis intérieur et sujets intégrables ?

C’est la figure de l’ami. Y’a pas de figure de l’ennemi sans figure de l’ami. Le sauvage c’est l’ami. À côté du colonisé tueur, antropophage, y’a aussi la figure du bon banania. La figure du noir gentil liée au capitalisme du cacao. Tout cela se fonde toujours sur des structures économiques. C’est parce que y’a un marché du cacao, qu’on produit une figure du gentil noir, qui fabrique du chocolat pour les français, etc...

Prenons par exemple la représentation de l’émir Abdel Kader, qui était le meneur de la résistance armée au colonialisme pendant la colonisation de l’Algérie. Il est décrit jusqu’à sa rédition comme un barbare meneur de hordes sauvages et sanguinaires. L’armée française met un peu de temps à le soumettre et lui reconnaît vers la fin des qualités de chef de guerre. Puis elle le soumet. Il est spirituel, il considère que s’il a perdu c’est que dieu le voulait. Il est mis en prison en France dans un château dans lequel il reçoit beaucoup de gens. C’est un type très cultivé. Finalement la bourgeoisie va s’intéresser à lui. Elle va alors construire une autre figure de l’émir Abdel Kader, une figure de chef éclairé, musulman intégré, avec lequel on peut discuter... La façade opposée. Et cela arrive précisement quand la résistance anti-coloniale est démise et que le colonialisme s’installe massivement en Algérie. Pour mettre en place un système de domination encore plus fort, on a besoin de la figure de l’ami, la figure de Tantale, le colonisé soumis, le harki... Cette structure ami/ ennemi est fondatrice de toute la représentation des arabes et des non-blancs en général dans la culture française et une partie de la culture mondiale aussi. À côté du terroriste, du sauvageon, de l’émeutier, dont on ne comprend pas pourquoi il s’émeut, y’a le “bien intégré”, le “bon arabe”. C’est ce qui va créer la figure du beur dans les années 80. Le beur c’est celui qui a tenté de s’intégrer. La marche qui était la marche de l’égalité et contre le racisme va être renommée “marche des beurs” quand le PS va tenter de mettre la main dessus. Pour tenter de casser les formes de radicalisation qui émergeaient des quartiers populaires à l’époque, face à la police, la précarité, le chômage, le racisme en général, il fallait mettre en place des figures de bons beurs, bien intégrés, qui eux ne sont pas des révolutionnaires. Pas de remise en cause du systeme, mais des revendications d’intégration, de réformisme...

Souvent c’est les fractions gauches de la bourgeoisie qui vont mettre en place les figures de l’ami et les fractions de droite qui vont mettre en place les figures de l’ennemi. Mais ces fractions fonctionnent ensemble et elles ont besoin de l’alternance politicienne pour gouverner. Ce qui est intéressant c’est que ces figures de l’ami, ne s’appliquent qu’à certains domaines. On va célebrer l’arabe s’il est dans le sport ou le spectacle, comique ou chanteur. Des domaines où le corps et la performance du colonisé sont mises au service de la célébration de l’empire, des domaines de dévotion totale du corps au drapeau.

De la même manière, il n’y a jamais eu autant d’élus musulmans dans l’État français, que pendant la guerre d’Algérie. Il faut des formes de sous-traitances racialisées pour faire fonctionner l’impérialisme. Toutes les formes de dominations coloniales sont basées sur cette figure de l’ami. Économiquement, politiquement et socialement, elle sert à créer une strate privilégiée à l’intérieur des classes populaires dans la métropole impérialiste, pour diviser bien sûr, mais aussi car cette strate va avoir des tâches de contrôle des franges les plus opprimées. Cela va se faire dans le socio-culturel. On va lui demander de faire de la médiation. Avec la figure de l’ami vient aussi la figure du vigile. Le seul travail facilement accessible à tous les galériens de quartiers c’est la sécurité et la médiation. La figure de l’ennemi a aussi une fonction économique. Elle est là pour faire fonctionner le système d’exploitation à plusieurs vitesses qui structure les systèmes impérialistes.

C’est quoi les éléments d’inconscient collectif qui font que ça marche autant ?

Il y a le mécanisme du non-blanc qui adhère au FN. C’est le mécanisme du dernier arrivé qui ferme la porte. En étant avec les racistes, tu n’as plus l’impression de subir le racisme. C’est dramatique, mais on ne peut pas juger ça de la même manière que le raciste qui lui bénéficie des privilèges de toute la structure de la suprématie blanche. Il y a aussi beaucoup de contradictions, pleins de vigiles qui vont voler le dimanche, sont là dans les émeutes et n’aiment pas leur travail. Bon il y en a aussi qui l’aiment. Si certains harkis, par exemple, avaient été forcés par la peur ou par les armes, d’autres avaient pris le parti des colons en échange de quelques miettes. Faut le savoir et faire avec.

Mais il ne faut pas oublier que le pouvoir s’assoit aussi toujours sur le mythe de sa capacité à contrôler parfaitement. Pour autant, la sociéte qu’on combat aujourd’hui, le capitalisme sécuritaire, est tout sauf un espace de soumission absolue, même dans les institutions de domination extrême. Il n’y a pas un camp ou une prison dans lequel il n’y ait pas eu de résistances, de micro-pratiques mais aussi de pratiques collectives d’insoumissions ou d’insubordinations. En fait la lutte des classes est partout. Les rapports de forces ne sont pas en notre faveur actuellement, mais il y a de la résistance, de la lutte et des formes d’expérimentations et d’émancipations partout. La question révolutionnaire c’est quels moyens on se donne pour que des formes de résistances deviennent des puissances de rupture et d’émancipation pour toutes et tous.

La contre-insurrection est une technique conçue dans et pour les territoires colonisés et qui est ensuite importée dans la métropole. Qu’est-ce qui fait que ça marche autant dans le territoire de la métropole ? Qu’est ce qui permet cette adaptation ?

Ces techniques sont rénovées pour le territoire de la métropole. Mais est-ce que ça marche ou pas ? Ca dépend d’où on se place. En 2005 ou à Villier-le-bel en 2007, les flics ont quand même faillit être débordés, ils n’avaient plus de munitions de flash-ball !

Il y a des reformulations des techniques de contre-insurection coloniales et militaires appliquées aux quartiers populaires. Notamment la formation de corps de police spécial pour les quartiers populaires : les polices de cités. Par exemple les Brigades Anti-Criminalité (BAC) sont très représentatives de l’évolution de la police dans le capitalisme sécuritaire, et notamment de sa structuration raciste. La BAC est conçue sur le model des anciennes unités de contrôle des arabes à Paris, qui étaient elles-même inspirées par les unités coloniales. L’ancêtre de la BAC c’est les Brigades de Surveillance des Nord-Africains, conçues dans les années 30. À cette époque il y a un prolétariat arabe de plus en plus nombreux à Paris. Donc il faut le contrôler. En plus il se politise avec les communistes et les anarchistes, et il est aussi en train de conçevoir et de se doter des moyens du nationalisme indépendantiste. C’est dans ce contexte que sont créées les Brigades Nord-Africaines (BNA). À la libération, avec le gouvernement de De Gaulle, il va falloir donner une nouvelle image de l’État français. Les Brigades Nords-Africaines vont être dissoutes et remplacées par des unités de polices chargées du contrôle, de la surveillance et de la répression des arabes. Mais il va falloir cacher le fait que c’est une police socio-raciste, donc ça va s’appeler les Brigades Agressions et Violences (BAV). On va parler d’une police chargée de la délinquance, des incivilités, même si elle ne s’occupe évidemment pas de tout le monde et jamais des strates privilégiées.

Ces BAV vont être formées à partir de gens qui ont été faire la guerre d’Algérie, d’anciens colons qui ont été rappatriés... de gens qui ont envie de continuer la guerre d’Algérie en France. Donc bien sûr des éléments parmi les plus racistes, les plus violents et les plus virilistes des classes populaires blanches. Ils vont faire globalement la même chose que les BNA. C’est à dire des rafles d’arabes, de la torture, des passages à tabac. Ce sont eux qui vont devenir les premiers chef des BAC, qui remplacent les BAV au début des années 70, c’est à dire juste après 68. Après 68, il faut la création d’une police qui soit capable de mater le prolétariat, car la bougeoisie a quand même un peu flippé. Cette nouvelle police doit être capable de mater le prolétariat, et notamment ce nouveau prolétariat et cette nouvelle jeunesse qui émerge dans les quartiers populaires, et où il y a pas mal de non-blancs. Il y a donc cette racine coloniale dans les BAC.

Et puis le début des années 70 c’est le commençement de la restructuration néo-libérale. Il faut donc des nouvelles formes de police optimisées, rentabilisées, rationalisées, qui font du chiffre. Et on en revient encore à la contre-insurrection, car les équipes de la BAC sont formées de petits groupes de 3/4 hommes, capables de courir, de se cacher, etc. comme les unités de guérilla urbaines de la contre insurrection. Ces unités sont chargées de faire du flagrant délit. Le flagrant délit suppose d’attraper quelqu’un pendant qu’il fait son truc. Mais pour l’attraper pendant qu’il fait son truc, il faut l’avoir surveillé, suivi et laissé faire son truc. Voire l’encourager. Cette police va donc accompagner la fabrication de ce que la bougeoisie appelle la délinquance et le crime, pour mieux s’en saisir. Elle va donc générer les conditions de son marché. La BAC crée les conditions de son extension.
La BAC c’est donc à la fois une police néo-coloniale, chargée de maintenir le socio-aparteid, et à la fois une police néo-libérale, optimisée et pro-active. Pro-active ça veut dire capable de fabriquer les conditions de son extension, comme la contre-insurrection. La plupart des institutions sont pro-actives : la loi construit des “délinquants”, la prison fabrique des “criminels”, les hôpitaux fabriquent des maladies, etc... Les Bac sont pro-actives et néo-libérales dans leur manière d’être managées et conçues. Ce sont des polices d’abattage.
Pour un commissaire qui veut grimper dans sa carrière, mettre en place une unité de BAC, cela va apporter beaucoup de points et de valeur symbolique, parce qu’elle arrête énormément de gens. Dès les anneés 70 on met en place au sein de la police de méthodes de néo-management et notamment de comptabilisation des crimes, de la délinquance et de l’activité. Afin d’optimiser la police comme une entreprise, on crée un système de points et de valeur qu’on calcule avec des Mises À Disposition. Une Mises À Disposition (MAD), c’est quand les flics arrivent à mettre à disposition de l’Officier de Police Judiciaire une affaire. Une MAD c’est comme un point. Les MAD les plus faciles à obtenir sont faites avec des Infractions à la Législation au Stupéfiant (ILS) ou des Infractions à la Législation sur les Étrangers (ILE). La BAC ne fait donc que ça : contrôler des non-blancs pour voir si ils ont du shit ou des papiers d’identité et faire des MAD, en veux-tu en-voilà. Et c’est formidable pour un commissaire qui veut grimper. Du coup l’évolution de la BAC est liée à la nécessité de maintenir de plus en plus férocement le socio-apparteid, (parce que ça craque et que la ségrégation doit être de plus en plus forte), tout en développant des forces policières optimisées et pro-actives dans un capitalisme où la sécurité, le contrôle, la surveillance et la répression sont des marchandises. La BAC génère beaucoup de pognon.
C’est l’une des principales polices des quartiers populaires, mais pas que. Les innovations testées dans les quartiers, s’exportent et s’appliquent maintenant aux mouvements sociaux et révolutionnaires. Vu qu’elle est lachée très souvent, la BAC est la police qui consomme le plus de matériel. C’est elle qui tire le plus au flash ball, qui gaze le plus. Elle est très créative en techniques et manières d’utiliser le matériel. C’est parfait pour les industriels de la sécurité, qui sont l’extension des industriels de la guerre. Ce sont les mêmes tissus industriels d’ailleurs.

La logique sécuritaire a été conçue pour réprimer. Comment cette logique s’étend à toute la société ?

Ça s’est passé vraiment à pleins de niveaux. Au niveau des élites toutes les classe dirigeantes de la 5ème République sont passées par la guerre d’Algérie, et ont eu par la suite à mener des guerres coloniales : Biafra, Rwanda, etc. Tout au long de la 5ème République il y a des guerres coloniales. Jusqu’à aujourd’hui le Mali, la Centre- Afrique, l’Afghanistan, l’Irak, et maintenant la Syrie. Les passages se font en permanence au niveau des élites. Et au niveau du bas, il y a quand même tout le contingent qui a été envoyé faire la guerre en Algérie. Tout ces gens là ont fait la société française des 50 années suivantes. Puis il y a tous les colons qui, quand ils vont venir en métropole, vont importer tous ces savoirs avec eux. C’est eux qui vont gérer les foyers Sonacotra. C’est eux qui vont gérer toutes les unités de police quand ils vont rentrer dans la police. C’est eux qui vont faire une partie de l’ideologie politique de la 5eme République.
C’est aussi passé par la diffusion d’une culture structurée par les médias de masse, qui sont tenus par les industriels de la guerre, du contrôle et du batiment aussi. Le complexe militaro-industriel détient financièrement les médias de masse, comme un grand service d’action psychologique.

Il ne faut pas oublier que le capitalisme sécuritaire est aussi un systèmes de marchés, et comme tout marché, il s’étend sur pleins d’aspects de la société. Par exemple la prison, qui est connectée à la police, est devenue elle aussi un marché. Le capitalisme a besoin d’une police et d’une justice qui remplissent les prisons de main-d’œuvre corvéable. À la prison de Seysse, les détenus travaillaient pour deux euros de l’heure, et maintenant c’est tombé à un euro de l’heure. C’est des conditions de neo-esclavage. D’ailleurs une directrice de la prison pour femme de Fleury, a dit "Non mais ce n’est même pas un salaire, ce travail c’est pour les occuper, et du coup on les dédommage de cette occupation".
En plus de toute la privatisation de la prison, il y a des industriels du batiment qui se sont toujours gavés dessus mais maintenant de plus en plus. La vidéo-surveillance et tous les nouveaux dispositifs de contrôles sont autant de marchés. Les Eris qui font la contre-insurrection en prison, ce sont des marchés aussi. C’est presque comme le GIGN ça consomme autant d’armement, les armements les plus sophistiqués.
On ne le dit pas assez mais derrière les armements sophistiqués, par exemple derrière un nouveau type de kevlar pour un gilet pare-balles - je ne te parle même pas d’un hélicoptère qui coute plusieurs millions d’euros - mais juste derrière une nouvelle forme de kevlar, il y a des laboratoires qui font de la recherche et du développement, il y a des entreprises d’état (ou pas) qui font du maintien en condition opérationnelle. C’est-à-dire qu’ils surveillent que ton truc est en bon état et le réparent. C’est gigantesque le marché de la sécurité. Il y a des mecs qui vont être des spécialistes de ce kevlar, et qui vont aller expliquer partout que ce kevlar, c’est le meilleur du monde...

Le système de privatisation qui s’est mis en place en France c’est le Partenariat Public-Privé (PPP), tandis qu’aux États-Unis il y a des régions entières organisées par et pour la prison privée. Avec des magistrats qui envoient en prison à la pelle des gamins pour 15 ans et reçoivent des valises de pognon en échange. Et où toute la ville travaille pour la prison. Les gens travaillent pour faire les uniformes des taulards, pour laver les fringues des matons. Des hôtels pour accueillir les familles des prisonniers.. Toute la ville ne fonctionne que pour la prison privée. C’est un marché gigantesque. L’enfermement est devenu un marché, et on voit bien le rôle politique, social et économique que ça a. Et c’est complètement connecté à la police et à la justice.

Il y a la guerre économique aussi, qui est la traduction de la contre insurrection dans le domaine du neo-management, avec les espions qui vont récupérer le savoir concurrent, faire de l’action psychologique pour tromper les entreprises adverses, détruire l’entreprise adverse comme dans n’importe quel marché. C’est le même calque que la doctrine de guerre (contre) révolutionnaire. Cette doctrine de la guerre économique se développe dans le début des années 70, avec la restructuration néo-libérale. Et c’est des anciens militaires et des anciens policiers qui mettent en place cette doctrine dans les entreprises. Les anciens policiers parce qu’ils s’y connaissent en délinquance et qu’ils ont accès aux fichiers, ce qui est trop bien pour les entreprises. Et les anciens militaires, qui eux ont accès aux services secrets et s’y connaissent en action psychologique, en renseignement, en opérations etc. Tout ce beau monde met donc ses “talents" policiers et militaires au service des entreprises. Donc les entreprises font directement une forme de contre-insurrection dans leur forme de développement.

Un autre aspect est que la démultiplication des forces de surveillance, de contrôle, de répression pour encadrer le prolétariat coûtent de plus en plus cher. Du coup, pour pouvoir continuer a accumuler, en contrôlant toujours plus, il faut fabriquer des formes de contrôle qui coûte moins cher à l’État et donc à la bourgeoisie. Des formes d’auto-contrôle. Le capitalisme sécuritaire à tendance à mettre au centre tous les dispositifs qui produisent de l’auto-contrôle, la désignation de l’ennemi intérieur, la peur, le quadrillage, tout ce qui est pro-actif... Souvent parce-que ça permet de faire sous-traiter. Certains dispositifs coloniaux sont redéployés parce qu’ils sont des dispositifs de sous-traitance. Les unités de supplétif dans la police, dans l’administration, dans les institutions socio-culturel, médicales, servent à produire de la sous-traitance et du contrôle, par une partie de la population, sur le reste de la population. Il y a vraiment cette logique de production de l’auto-contrôle parce que c’est ce qu’il y a de plus rentable et que c’est devenu indispensable au cours du 20eme siècle. Ce qui fait qu’on retrouve des dispositifs de ce type un peu partout et que cela se généralise de plus en plus.

De quelle manière la repression s’applique differemment entre prolétariat racisé et blanc ?

Il y a toujours des différences dans les modes de coercition. Les 10 ou 15 morts que la police fait chaque année en France c’est principalement des prolétaires ou des précaires non-blancs. Et quand c’est des blancs, c’est des blancs de quartier la plupart du temps. Conçernant les mouvements sociaux par exemple y’a des nouvelles doctrines qui font un usage différent de la violence. On est moins dans des logiques de chasse que de contrôle. Mais en banlieue comme ailleurs, il y a une logique de prévention situationnelle qui s’est mise en place. La prévention situationnelle c’est un peu comme de la contre-insurrection. Il s’agit de se saisir de la menace avant qu’elle n’ait pris forme. Donc transformer le quartier pour mieux le policer, connaître les gens et les populations pour pouvoir extraire, saisir, et réprimer les populations qui vont peut-être devenir des délinquants, criminels, terroristes, révolutionnaire, émeutiers...

Ces doctrines ont transformé les villes en se conjugant aux doctrines de rénovation urbaine. Toutes les nouvelles formes de quartiers gentrifiés, hygieniques et sécuritaires sont basés sur la prévention situationnelle : sur la capacité à aménager la vie des gens pour qu’ils ne puissent pas se révolter et que l’action policière soit plus facile à mener. Pour les surveiller, les contrôler, les réprimer et empêcher l’insurrection. Cela va toucher les quartiers populaires, mais aussi les quartiers bourgeois. La gestion des manifestations aussi. Y’a un travail permanent de la police et des médias pour empêcher les formes de rencontre entre les révoltes des strates les plus oprrimées des classes populaires et les mouvements des strates privilégiées. À chaque grand mouvement social, dès que les lycéens des quartiers populaires s’y mettent, les syndicats cogestionnaires, les médias, la police sont déployés pour écraser toute forme de mobilisation. Le lycéen des quartiers populaires il a accès à du savoir, il a pas encore été complètement mis à l’écart du mouvement ouvrier et social, il floute la figure de l’ami et de l’ennemi. C’est un des ennemis intérieur que l’État veut soumettre en priorité. On l’a bien vu pendant le CPE ou le mouvement des retraites : tout va bien jusqu’à ce que les lycéens de banlieues s’y mettent, ou jusqu’à ce que les jeunes de banlieues arrivent dans les manifestations et que les centrales syndicales et toute la gauche et les médias s’indignent de l’irruption des sauvageons. Certains viennent participer, prendre la rue, d’autres pour niquer des vitrines et foutre le bordel en centre-ville, c’est super politique. Mais tout est fait pour les faire passer pour des barbares hystériques. Certains dépouillent aussi des bolos. On va parler d’une violence aveugle et qui tombe du ciel. On va toujours délégitimer la violence de l’opprimé, pour pouvoir diviser. Mais il faut savoir que dépouiller les bolos ça repose pas sur rien, y a vraiment une vengeance de classe, une colère anticoloniale derrière ça. Quand des mouvements sociaux privilégiés revendiquent plus d’intégration au capitalisme et à l’Etat, les damnés de l’intérieur viennent tout niquer au coeur des centre villes bourgeois. En décembre 60 les européens qui étaient proches du FLN et qui vivaient avec les arabes, ce ne sont pas eux qui se sont fait défoncés. Mais on va toujours délégitimer la violence de l’opprimé, pour pouvoir diviser. Diviser les luttes, c’est un travail permanent de la police pour maintenir le socio-aparteid en France. On note même souvent des tentatives policières de manipuler ces « intrusions » de sous-prolétaires, de manière à renforcer la dissociation des strates privilégiées du mouvement social, de manière à empêcher toute rencontre.

Y’a une nouvelle doctrine qui est en train de se développer en France et aux USA, qui s’apelle la neutralisation stratégique. C’est encore une pensée contre-insurectionnelle et contre-révolutionnaire qui se manifeste beaucoup par des arrestations préventives et l’emploi du renseignement et du quadrillage. Ç’est parfaitement adapté au capitalisme sécuritaire car ça consiste à considérer que si le travail de renseignement ne permet pas de définir un évènement, il faut y aller comme s’il s’agissait de grands troubles. On y va en force car il ne faut absolument prendre aucun risque. Cette doctrine c’est super pour le capitalisme sécuritaire car ça veut dire qu’à chaque fois qu’il y a des intérêts personnels pour des policiers ou des personnalités politique, on peut mettre le paquet, en terme de materiel, etc... Évidemment ça intéresse les industriels qui vivent de la sécurité.

Dans tes écrits tu parles d’enclaves endo-coloniales. Est-ce que tu veux bien préciser un peu le terme ?

À l’origine ce mot était une proposition pour avoir un concept applicable à toutes les puissances impérialistes. Mais dans la vie de tous les jours je pense que c’est plus clair de parler de colonies intérieures. C’est comme la question du post-colonialisme, qui est un terme biaisé car il suppose qu’on serait sorti du colonialisme. Comme si on était sorti du colonialisme ! Il s’agit de distinguer la répression dans les banlieues françaises de celle de la bataille d’Alger par exemple, ou bien la contre-insurrection au Mali de la répression appliquée pendant le CPE. Sans nier l’existence d’un continuum entre ces sphères et ses pratiqe de la violence d’Etat.
C’est pour dire que dans l’importation de ces techniques, il y a des formes de réagencement, de réamendement, de reformulation. Ce n’est pas la même chose mais c’est des répertoires dans lesquels on pioche. Il y a une connexion entre la répression des quartiers populaires puis des mouvements sociaux et révolutionnaires, et les guerres néo-coloniales.
Du coup “enclaves” parce que c’est des territoires ségrégués et que la police, les média, et toute une série d’institution participent à cela. On parle de socio-apartheid, pour dire que ce n’est pas un apartheid comme en Afrique du Sud ou en Palestine. C’est un apparteid qui a des formes différentes mais qui existe socialement, territorialement. Donc “endo" -qui veut dire intérieur-, et “endo-coloniale” pour dire qu’elle ne sont pas strictement coloniales car ce n’est pas exactement les mêmes systèmes de pouvoir. Toutes les puissances impérialistes ont absolument besoin d’avoir des enclaves endo-coloniales pour enfermer leurs damné.e.s intérieur.e.s mais ils s’en servent aussi pour tirer des taux de profits maximum sur le marché de la guerre intérieure, sur le marché mondial de la sécurité. Les pays qui font le plus de profits sur le marché de la sécurité ce sont les puissances impérialistes, les pays qui ont des enclaves endo-coloniales : Israel et la bande gaza, la France et ses quartiers, le Brésil et ses favelas, les Etats-Unis et ses ghettos... La ségrégation c’est un système politique, sociale et économique.

Les enclaves endo-coloniales françaises se sont les cités ? Peux tu nous parler de leur formation ?

Dans les années 1950, le prolétariat qui vient des colonies est contraint à vivre dans des campements de fortune, des “chaabas” ou des bidonvilles comme les appellent les médias, à la périphérie des grandes métropoles, dans des municipalités souvent gérées par le Parti Communiste Français (PCF) et la gauche en général. Dans les grands ensembles immobiliers dont elle a accompagné la construction, le PCF et la gauche avaient prévu de faire des vitrines du “communisme municipal” en y installant une aristocratie ouvrière, bien entendu blanche : “regardez, c’est formidable comment ça se passe, comment la classe ouvrière est heureuse dans les municipalités de gauche”...
En même temps, l’État avait decidé d’en finir avec ces campements, où des formes de résistances se créaient, dès la fin de la guerre d’Algérie. C’était les rats, la boue... mais aussi des formes d’auto-organisation collective, des formes de vie communautaire. L’État a aussi détruit les campements, parce que c’etait ça. Et aussi parce que c’est dans les bidonvilles que le FLN s’etait developpé en métropole. Le PCF et les municipalités de gauche vont donc devoir gérer ce prolétariat et le soumettre aussi. Pour cela ils vont jouer à fond cette carte de la ségrégation. On va donc créer les cités de transit, où ces “sauvages qui ne sont pas encore capables de vivre dans des batiments comme les autres”, vont être re-éduqué.e.s. C’est ça l’ideologie, vraiment. Et qui va se charger de leur ré-éducation ? Les anciens colons qui s’y connaissaient super bien en gestion des Arabes. Donc, à la tête des foyers sonacotra, mais aussi dans les institutions de médiation, les structures socio-culutrelles, et sanitaires aussi, on va placer des anciens colons. Puis dans l’après 1968, les damnés de la Terre commencent à s’installer massivement dans ces grands ensembles. Les industriels commencent à licencier en masse et à installer la précarité, les pouvoirs publics vont alors abandonner l’entretien de ces quartiers et les quadriller de polices agressives pour empêcher qu’ils ne s’autonomisent. Puis les entourer de médias pour fabriquer le “nouveau problème de la France”.
Il y a toute une ideologie de gauche qui dit que le probleme dans les quartiers c’est les batiments, parce que les gens seraient étoufés ou je ne sais pas quoi... Mais la plupart de ces batiments étaient quand même conçus pour une aristocratie ouvriere, voir pour des classes moyennes. Moi j’ai vécu 27 ans dans un de ces quartiers. C’était souvent des grands apparts, bien faits. Enfin ça dépend des quartiers, mais vivre ensemble dans un quartier ça peut être super. Le problème c’est qu’ils les ont laissés à l’abandon et qu’ils ne refilaient jamais les apparts les plus grands aux familles les plus nombreuses... Ou il fallait copiner avec la mairie. Mais là encore sont nées des formes de résistance collective, des formes de combats urbains, de débrouilles, une culture, des modes de vie plus ou moins autonomes... Et toute l’obsession politique, médiatique, policière, sur les quartiers, c’est aussi ça. C’est qu’il en émerge des formes de vie ingouvernables et qui peuvent devenir révolutionnaires.

Du coup le PCF, et l’État en général, jouent à fond la carte de la ségrégation, pour gérer politiquement des populations qu’ils n’avaient pas envie de gérer, mais aussi parce qu’il faut maintenir un rapport de force, vu que c’est la main d’oeuvre la plus exploitée, la partie de la population qui profite le moins du système, donc celle qui a objectivement le plus d’interêts à se débarraser du système.

Comment est-ce que l’Etat gère cette contradiction entre l’enclavement des cités comme moyen de contrôle de leur population, et le développement d’une forme d’autonomie de ces mêmes populations. En quoi les restructurations successives des cités témoignent des différentes étapes de gestion de cette tension ?

La police et la mairie sont là pour assurer ça. Pour assurer l’enfermement, et en même temps détruire la vie sociale à l’intérieur. La police de proximité, par exemple, généralement mise en place par les gouvernements de gauche, sert à occuper, quadriller le terrain, tenir le territoire, connaitre la vie des gens, savoir qui va où, qui voit qui... On est vraiment dans une logique de contre-insurrection qui tente de gérer les contradictions entre l’accumulation maximale du profit et les désordres que cela produit. Au gré des années, on transforme les quartiers de manière à pouvoir les policer plus facilement tout en faisant grimper les loyers et en créant des marchés de rénovation et de sécurisation. Pour répondre à ces contradictions entre profit et contrôle, il faut réussir à briser les formes d’autonomisation à l’intérieur de la ségrégation et faire participer une partie de la population ségréguée au contrôle des autres. Toute la logique de développement de l’ordre sécuritaire repose sur la fabrication d’autocontrôle et la production de désordres gérables et profitables.

En même temps que la présence policère dans les cités, il y a les concepts de politique de la ville et de restructuration urbaine qui apparaissent. Quelle est le discours qui accompagne et légitime ces logiques ?

Au cours des années 70, avec la politique de la ville, se met en place une connexion entre toute les institutions de la ville, de la police et des médias pour savater les quartiers. Toute la phase de la restructuration urbaine des 30 dernières années est justifiée par la figure de l’ennemi intérieur, les barbares des banlieues. Il y a un développement permanent de la ville capitaliste, une expension imperialiste qui se fait contre les quartiers populaires. Il faut en permanence repousser, reconquérir, soumettre les quartiers populaires, parce que ce sont des lieux de résistances, mais aussi parce que cela génère des profits. On est encore dans le pro-actif, la destruction créatrice. Tu détruis des choses pour tirer profit de la reconstruction. Tu fais des quartiers où toutes les technologies de surveillance, de contrôle et de sécurité, sont mises en oeuvre. Ça se nourit de la xénophobie d’Etat, du racisme structurel et culturel, et pour le capitalisme c’est genial...

Au début des années 70, avec le début de la BAC, il y a les premières révoltes contre les crimes racistes et policiers dans les cités. Parce qu’en plus de la police, il y a vraiment une partie des “français” qui participent à l’oppression phyisque des non-blancs. Et du coup il y a pleins de révoltes face a la police, face aux crimes racistes, pour l’égalité des droits, etc.
Des gestionnaires vont tenter de faire passer ces révoltes pour des émeutes apolitiques, inconsistantes, des révoltes de sauvages dont on ne sait pas pourquoi ils bougent, des révoltes surtout liées à une sur-delinquance du quartier, de la criminalité. Les quartiers sont désignés comme des quartiers définitivement pourris. Cela va justifier que l’État file du pognon pour les rénover. Ce pognon va aller dans les caisses des industriels du batiment, de la sécurité, etc. Les élus vont pouvoir faire toute une campagne là-dessus, et draguer les classes qui votent, les classes moyennes, qui vont les élire. Une partie de la classe dirigeante et des municipalités prend vraiment conscience qu’à travers une coopération entre les médias et les institutions on peut présenter le quartier comme un lieu irrécupérable et “qu’il faut rénover”, ce qui génère un marché gigantesque et des carrières politiques et sociales. Ce schéma devient permanent. Renforcer l’encadrement policier des quartiers les plus pauvres, mystifier les révoltes et les faire passer pour un phénomène de pourrissement criminel, puis engager des fonds gigantesques dans la destruction/restructuration du quartier. À chaque fois que les médias focalisent sur un quartier et sa délinquance, on est sûr qu’il y a un plan de rénovation urbaine derrière. D’ailleurs souvent ce n’est pas caché du tout, il te le disent dans l’article.

Et puis, il y a la prévention situationelle. Par exemple ouvrir des rues pour que la police puisse passer, sous prétexte de rénovation urbaine pour que les gens vivent mieux. C’est la même dynamique que l’hausmannisation. L’un des architectes qui domine tout ça s’appelle Roland Castro. C’est un ancien gauchiste que le PCF a pris sous son aile et à qui il a refilé la plupart des contrats d’architecture de la rénovation urbaine des cités de banlieues. On va détruire des tours, percer des rues, parce que Roland Castro dit qu’il faut refaire circuler l’air et que la sur-délinquance est liée au fait que les gens ne respirent pas assez. Alors que si les rues sont perçées, c’est par ce que ça a été demandé par les états major policiers. Dans toutes les réunions de rénovation urbaine il y a des flics, et aussi parfois des militaires pour contrôler les constructions. “Là vous allez faire un parc, mais ça veut dire qu’il y a des jeunes qui vont traîner, eh bien faites-nous une route avec pour qu’on puisse intervenir rapidement. Si vous faites un toit comme ça, on peut nous jeter des truc, donc plus de coursive...”. La logique mediatico-policière est au fondement de la restructuration urbaine.


Au sujet de la restructuration des cités, les politiques de la ville parlent beaucoup de « mixité sociale ». Est-ce que tu peux expliquer quel est cet outil et à quoi ça leur sert ?

La « mixité sociale » est un concept rhétorique. C’est le versant action psychologique de la rénovation urbaine. Il s’agit par exemple de dire que c’est le « bordel » parce qu’il n’y a que des pauvres, des arabes et des noirs, et que si on y mettait des blancs et des petits bourgeois ça irait mieux. Donc le problème ne serait pas l’exploitation capitaliste ni le racisme impérialiste. Dans la réalité, ce qu’ils font c’est détruire les quartiers populaires, ou rénover afin de prétexter une hausse des loyers et de repousser ainsi les plus pauvres. Il ne s’agit pas du tout de faire de la “mixité sociale” mais d’une politique de remplacement et de déplacement de “populations”. La « mixité sociale » c’est clairement un concept que porte la gauche. L’alternance gauche/droite est en fait fondamentale dans l’évolution de la police et du système sécuritaire. Pas seulement pour que les gens continuent à croire à l’électoralisme, mais aussi vraiment pour la mise en place des dispositifs de la police. Quand elle a le pouvoir la gauche va par exemple mettre en place ce qu’on appelle « la police de proximité », qui sont des polices de quadrillage déguisés en gentils flics. Elle va également mettre en place des structures « socio-culturelles », « médico-sociales » et de « médiation », qui ont vraiment une fonction de contrôle. Quand la droite va revenir au pouvoir, elle va intensifier la répression et donner de nouvelles armes aux policiers par exemple. Quand la gauche repasse elle va étendre les dispositifs policiers mis en place par la droite, et par exemple satisfaire les revendications des flics qui réclament le même armement que celui dont leurs collègues ont bénéficié sous la droite. Quand la droite repasse, elle fournit encore des nouvelles armes, reconduit la police de proximité en changeant son nom parceque c’est une police “de gauche”. La gauche cri au scandale mais quand elle reprend le pouvoir elle valide et étend les nouveaux armements tout en embauchant des policiers pour “assurer le service public” etc... Le système de dominations a besoin d’une alternance pour se légitimer mais aussi pour fonctionner techniquement.

Passons aux émeutes de 2005 et 2007 ? Qu’est-ce qui a changé dans les méthodes de répression de la police ?

Premièrement, c’est en 2005, pendant la revolte des quartiers populaires, que l’Etat a décrété l’état d’urgence pour la première fois depuis la guerre d’Algérie. Mais c’était plus pour le “spectacle”, pour mettre en scène la répression. Ils avaient déjà mis en oeuvre une grande partie des capacités policières de l’État français et ils n’avaient pas vraiment besoin d’envoyer l’armée. En fait, on a senti qu’on était pas loin de la limite justement. Et cette mise en scène de “la menace” a permis de justifier l’idée selon laquelle on est entré dans une période où il faut se donner les moyens d’envoyer l’armée sur le territoire.

En 2005 le ministère de l’Intérieur a aussi testé pour la première fois un nouveau plan de sécurisation du territoire. Avant même que ça ne bouge ou au moindre truc qui bougeait dans les autres quartiers, ils rammenaient l’armada direct. Ils encadraient avec des CRS et attaquaient avec des BACs. On te tient et on t’étouffe, c’est en partie ça la contre-insurrection. On te quadrille et on t’envoie des unités spéciales pour te démonter en même temps. C’est une technique de chaudron, de marmite, et bien sûr ça va exploser. L’idée c’est de maîtriser complètement l’explosion comme un artificier. Mais la contre-insurrection ne cherche pas n’importe quels désordres, elle ne veut pas déclencher des conditions favorables à la révolution. Elle veut créer des désordres gérables, profitables, dont elle va pouvoir se saisir. Et ça ne marche jamais exactement comme prévu. Donc en 2005 ils ont testé un plan général dans un très grand nombre de quartiers en France. Et il y a eu une réponse assez forte dans la plupart de ces quartiers là. Ça a quand même duré 3-4 semaines d’émeutes tous les soirs. Le bloc de pouvoir a failli être dépassé.

En 2007 c’est Villiers-le-Bel et les villes alentours qui se sont soulevées suite à des crimes policiers. L’intensité du rapport de force est monté très très haut et les flics ont flippé. Du coup les médias en ont fait une histoire de malade, alors que des révoltes urbaines il y en a assez régulièrement et qu’elle aurait pu être comparé à d’autres. Dans l’histoire des révoltes urbaines, il y a aussi une accumulation de savoirs du côté des révoltés. Et effectivement à Villier-le-Bel, les révoltés ont mis en place des techniques de coordination qui ont fait un saut par rapport à d’autres révoltes. Les flics ont été plus ou moins débordés. Le bloc de pouvoir a sur-médiatisé le fait que des jeunes aient tiré sur des flics au grenaille, mais tirer au grenaille sur des flics, ça arrive assez régulièrement. Et encore plus régulièrement il y a des parpaings qui volent sur les bagnoles de flics. Ce qui est “plus mortel”. Il y a eu un puissant effort stratégique pour médiatiser les révoltes comme une menace mortelle, non pas pour la société impérialiste mais contre “la population française”.
Mais par rapport à 2005, c’est plutôt du répressif judiciaire qui a été inventé. Par exemple les flics ont fait circuler des tracts qui demandaient aux gens de dénoncer, comme l’action psychologique pendant la guerre d’Algérie. Le premier jour ils ont trouvé les poubelles remplies de ces tracts. L’extrême gauche passe son temps à dire qu’il n’y a pas de conscience politique dans les quartiers mais ce n’est pas vrai. Il n’y a pas de mouvement révolutionnaire organisé dans les quartiers, mais tout le monde a une conscience politique. Du coup la police revient à la charge avec un tract qui dit "rémunération en échange de délation anonyme". Même les philosophes du droit les plus réactionnaires savent très bien que la délation anonyme c’est un truc de fou : pleins de gens peuvent règler leurs comptes comme ça. Donc ils ont mis ça en place et ça n’a pas très bien marché. Il y a quand même un gars qui a balancé, et qui a de toute façon reconnu pendant le procès qu’il avait menti. Leur seule preuve était donc un indic reconnaissant avoir menti et un flic qui disait qu’il avait reconnu un homme noir derrière sa cagoule et que c’était bien lui le tireur. Et la juge est passée par-dessus. Elle a même salué le “dur travail” de la police. Les frères Camara ont pris 10 et 15 ans alors qu’il n’y a pas de preuve et que même si il y avait eu des preuves ça restait de la chevrotine contre des flics avec aucun mort à la clef. Alors que quand des flics tuent des jeunes, ils ne prennent jamais rien !
Depuis Villier-le-Bel ils ont donc mis en place cette logique. À chaque révolte ils se saisissent de quelques-uns, quasiment au hasard, et leur mettent la misère. Il s’agit de mettre en garde tout le monde, le moindre qui bouge mais aussi tous les autres, désormais à chaque révolte ingérable, on enfermera sans preuve pour quinze ans.

On arrive sur des événements plus récents : est-ce que l’anti-térrorisme post Charli hebdo est une nouvelle étape dans la façon de voir et d’appliquer la répression ou un durssissement de mesures déjà existantes ?

La réponse aux attentats contre Charlie hebdo est un truc rare dans l’histoire du pouvoir. Je ne connais pas d’autres exemples d’un État qui ait militarisé son territoire sans qu’il ne se passe rien. Après les attentats contre Charlie hebdo, ils ont déployé dix milles militaires à l’intérieur du térritoire. C’est à dire autant qu’à l’extérieur. C’est comme une déclaration de guerre intérieure et normalement c’est assez rare. Ça se passe pendant les révolutions. Je pense que la dernière fois qu’il s’est passé quelque chose d’équivalent en France (métropolitaine) c’etait peut-être pendant « la commune » et encore... Ils ont utilisé la médiatisation des attentats contre Charlie hebdo pour militariser le territoire , et rien n’a bougé. Dans les premiers jours, ils ont même collé du ferme à des jeunes qui ne se disaient “pas Charlie”, même des enfants ont été emmené au commissariat. Juste critiquer vigipirate en public c’était prendre le risque de finir en taule avec une accusation d’ “apologie de terrorisme”. Aucune force politique ne s’est rendue capable de bouger contre ça. Pas plus d’ailleurs que contre les nouvelles guerres coloniales. Aucune force politique n’a mis en place des manifs ou un mouvement conséquent contre les interventions au Mali ou en Centre-Afrique... Ça vient avec la marche pour la dignité du 31 octobre 2015. C’est peut-être en train de bouger. Ça démontre la profondeur de la structuration raciste de la société française et l’isolement des luttes des quartiers populaires et de l’immigration. Une partie assez large de “la population” se satisfait que ses impôts servent à écraser des pays où la bourgeoisie française à des intérêts énergétiques ou industriels et qu’on militarise le territoire quand quelques racistes se font tuer.
J’ai entendu dire qu’effectivement les armes qui ont servit aux attentats viennent de réseaux d’extrême droite. On pourrait beaucoup en parler car ça ressemble beaucoup aux montages médiatico-politiques du milieu des années 90 et du début des années 2000. Mais ce qui est important c’est que c’est un montage mediatico-politique aux vues de la manière dont ça a été traité médiatiquement.

Alors, pourquoi avoir deployé l’armée, alors que la police est si performante et que l’armée n’est pas sensé pouvoir intervenir sur le territoire ?

D’abord c’est symbolique, cela dit “l’État vous défend contre les méchants terroristes, soumettez vous à sa puissance.” Mais ça fait surtout quelques années que les états majors politiques, économiques et militaires ont vu que la France est le prochain pays sur la liste des décrochages financiers. Elle a d’ailleurs déjà décroché plusieurs fois, comme par exemple il y a quelques années, en 2008, quand l’État, qui parait-il est toujours à sec, a débloqué trois cent milliards d’euros pour sauver les banques. Bref après la Grèce, l’Italie et l’Espagne c’est la France la suivante. Il est impossible que les états majors politiques, policiers et militaires n’aient pas en tête le fait qu’il va y avoir des mouvements sociaux très difficile à gérer à cause des mesures, des plans d’austérité et du processus de restructuration néo-libéral en cours.
Les militaires sont là si jamais ça part en live. Ils ont obtenu les budgets nécessaires, pour mettre en place « l’opération sentinelle », de façon permanente. Là, ils sont en train de mettre en place des petites casernes dans toutes les grandes villes pour que les militaires puissent vivre sur place. C’est des mecs qui ont des revendications. Imagine, ils reviennent pour la pluspart d’Afghanistan et se retrouvent ici à faire le poteau devant des synagogues. Du coup on leur file des thunes et des tickets pour aller faire du fitness, pour aller chez Mcdo, à la Fnac s’acheter des trucs, sinon ils s’emmerdent. Pareil pour les voitures, dans les médias ils ont dit qu’ils avaient absolument besoin de voitures pour traquer les terroristes etc., en réalité, c’était une revendication des soldats qui n’en pouvaient plus de faire des rondes avec les flics à pied.
À mesure que l’on entre dans des phases pré-révolutionnaires, le pouvoir militaire prend de plus en plus de poids dans la forme de l’État. Et la militarisation de l’Etat et de la société est la logique générale de la contre-insurrection puis du capitalisme sécuritaire. Des situations se développent où la police ne pourra pas soumettre les luttes et les révoltes sans un véritable appui de la puissance de feu. Les flics ne sont pas formés pour ça. Même s’ils ont des fusils mitrailleurs ils ne savent pas s’en servir de manière tactique. Les militaires, eux, sont des spécialistes de l’appui feu. Ça c’est toujours passé comme ça. Même pendant les révoltes ouvrières du 19eme siècle. On envoie les troupes lorsque la police ne suffit plus en terme de puissance de mort.
D’ailleurs la présence militaire dans la rue ce n’est pas nouveau. Il y avait déjà vigipirate depuis un moment. Ils l’avaient déjà mis en place contre “le terrorisme islamique” et laissé en fonctionnement pour préparer les coeurs et les esprits à la possibilité de son emploi contre le peuple en cas de soulèvement ingérable par la police. C’est en 95 qu’ on met en place vigipirate en mode rouge et qu’on le laisse en oeuvre de manière permanente. Parce qu’en 95, c’est aussi la dernière grève générale en France, par rapport à des nouvelles réformes qui touchaient aux retraites, à la sécurité sociale et tout un tas de choses liées à la fonction publique. Toute une partie du pays a été bloquée pendant plusieurs semaines, juste après la mise en oeuvre du plan vigipirate. Ca explique qu’il soit resté en place depuis, sans jamais empêcher les “attentats” suivants. Puis il y a eu aussi le mouvement des retraites, qui était super intéressant. Au bout de deux semaines de blocages de plusieurs raffineries, ils ont envoyé des unités militaires pour les débloquer. Deux semaines de blocages de raffinerie et on envoie l’armée ! Ca démasque la structure guerrière du système des dominations, cela montre qu’il n’est pas si stable que ça et que notre puissance d’agir collective est capable de le menacer fortement.

A part la militarisation de l’espace, est ce qu’il y a eu d’autres changements après les attentats de Charlie hebdo ?

Le gouvernement en a profité pour mettre en oeuvre une énième loi anti-terroriste qui autorise ce que les services secrets et une partie de la police faisaient déjà sans cadre légal. En gros il se protège pour pouvoir industrialiser certains dispositifs comme la surveillance du net. Il s’agit de dire à tout le monde : “si ça part en vrille sachez qu’ont est partout, sur tous vos réseaux sociaux”. Les états-majors des grandes puissances impérialistes ont fantasmé, comme d’autres gens, sur la force que les réseaux sociaux numériques ont pu donner à la révolution Tunisienne par exemple. Que ce soit vrai ou non, ils ont vu que c’était aussi un champ de bataille sur lequel les gens réussissaient à s’organiser et qu’il fallait absolument être présent dessus.

Mais je pense qu’il ne faut jamais travailler sur le répressif et sur le pouvoir, en cédant a leurs mythes, selon lesquels la menace ou le contrôle pourraient être “absolus”. Comme s’il n’y avait pas partout des formes de résistance. Et c’est une critique que je fais aussi par rapport à la réception de mon travail parfois, comme par exemple « l’ennemi intérieur ». Il ne s’agirait pas de produire de l’auto contrôle en laissant croire à un système de contrôle parfait et absolu. Il s’agit de connaître précisément le fonctionnement des forces auxquels on a à faire et de bien savoir là ou elles dysfonctionnent. Et elles dysfonctionnent souvent, presque à chaque fois qu’elles fonctionnent, il y a des manières de les saboter et de les dissoudre. Mais c’est en connaissant l’appareil que tu trouve les moyens de les saboter. On a un travail fort à faire pour ne pas croire et faire croire à des machineries parfaites. Elles ne le sont pas, fort heureusement.

On pourrait finir sur « qu’est ce qu’on fait », mais ce n’est pas à moi de le dire. C’est collectivement, dans et depuis les luttes qu’on peut créer nos stratégies et mouvements de libération. L’approche que j’en ai c’est que les formes d’accumulation et de pouvoir qui émergent partout depuis l’origine du capitalisme jusqu’à maintenant sont basées sur des processus de dépossession de nos capacités d’autonomie et d’auto-organisation. Du coup je crois que c’est à travers des pratiques d’autonomisation collective que l’on peut se débarrasser des rapports de dominations. Je crois qu’il faut arracher les racines de ce système tout en construisant autre chose. Je crois en un mouvement révolutionnaire horizontal, basé sur des alliances entre formes d’auto-organisations, dans le travail, dans la maison, dans le quartier, dans la commune, qui nous permettent de nous défendre, de contre-attaquer et de créer des modes de vies égalitaires et émancipés, justes et joyeux.


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