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Un week-end carnavalesque chargé d’histoires

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Il est de ces fins de semaines où le temps file sans que l’on ne sache trop quoi faire. Et il en est d’autres, tel que celui du 11 et 12 mars, où c’est nous qui courons derrière le temps pour tenter de pouvoir danser au Carnaval, lire un livre tiré d’un kiosque occupé, se réchauffer auprès du feu et bien d’autres choses encore...

On sait bien que la Plaine est un quartier qui condense parfois énormément de choses à la fois, presque trop. On sait aussi que malgré une forte tradition de lutte populaire et collective, il n’est pas exempt d’un certain nombre de problèmes systémiques qui traversent chaque lieu et chaque moment. Mais des week-ends comme celui-ci restent dans les mémoires, et ce n’est sans doute pas pour rien que le Carnaval de la Plaine / Noailles / Réformés attire chaque année plus de monde.

Cette fois, les hostilités ont commencé dès le samedi : une pizza party était organisée sur les coups de 16 heures, des pizzas à prix libre dont les bénéfices alimenteront des caisses de lutte. Le four mobile et ses antennes sont bientôt cernées de tables de travail et la farine fait sa première apparition lors de ce week-end qui n’en manquera assurément pas. La principale différence entre samedi et dimanche étant que si la farine du samedi a terminé au fond d’un bon nombre d’estomacs, c’est plutôt dans la face qu’on a mangé celle du dimanche.

Ce n’est une surprise pour personne, les pizzas ont du succès. Très vite, des dizaines de personnes se regroupent, sans doute pour faire monter leur taux de sauce tomate dans le sang. Et d’autres tables se dressent bientôt, celles des infokiosques, des brochures et des livres à prix libre, une sorte de petite foire de littérature subversive, féministe, anti-autoritaire, axée sur les luttes sociales et révolutionnaires d’ici et d’ailleurs, sur les grandes luttes du quotidien comme sur les petits combats du monde entier.

Les affiches célébrant l’avènement de la Commune Libre de la Plaine fleurissent, suivies de près par celles appelant à la Marche pour la Justice et la Dignité qui aura lieu le 17 mars à Marseille, à la solidarité entre travailleur-euse-s français-es et immigré-e-s, entre exploité-e-s. Devant l’afflux de monde et la quantité de lecture disponible, tout ça finit par se déplacer dans le kiosque à journaux du coin. Pour rappel, cela fait déjà plusieurs années que plus aucun kiosque à journaux n’ouvre ses portes dans le quartier. Il faut aller traîner ses patins jusqu’à Notre-Dame-du-Mont ou aux Réformés pour mettre la main dessus. Ou bien faire la tournée des bars. Alors ce 11 mars, pour la première fois depuis longtemps, on a pu de nouveau trouver de quoi lire dans ce kiosque, pour le plus grand plaisir de tous et toutes, des passant-e-s, habitant-e-s du quartier ou dévoreur-ses de pizzas. De l’autre côté de la place, on voyait passer la manifestation nocturne féministe non-mixte.
Plusieurs centaines de personnes ont ainsi passé leur soirée à apprécier les premières sensations d’un carnaval qui, assurément, serait encore plus grand et encore plus beau que les autres.

Et c’est bien ce qui s’est produit ce dimanche 12 mars, à l’occasion du 18ème Carnaval indépendant du quartier. Celui-ci, qui réunissait quelques centaines de personnes chaque année, à vu ses effectifs multipliés par quatre suite à l’édition 2014, lors de laquelle la police et les pompiers avaient voulu en terminer avec le bûcher du Caramentran. Les carnavalier-e-s présent-e-s s’y étaient opposé-e-s et la situation s’était très vite tendue, aboutissant à plusieurs arrestations, la levée de barricades sur la Canebière et l’incarcération de plusieurs personnes :

Comme chaque année, le carnaval de la Plaine et de Noailles a défilé au son des fanfares, sous les jets de farine et d’œufs. Comme le veut la tradition carnavalesque, le Caramentran, cette année un char-bateau à l’effigie de l’Hôtel-Dieu devenu un hôtel 4 étoiles, est jugé puis brûlé à la fin de la fête. Le char rappelait cette année les croisiéristes à venir, la culture du fric et des flics.

Depuis quelques années, un nombre impressionnant d’individus déguisés en poulets « accompagne » le cortège. Un carnaval parallèle dont la vocation est plus de tendre l’ambiance que de protéger les passant-es... À Noailles déjà, ils ont donné un aperçu de la raison de leur présence, en arrêtant l’un des participants pour avoir taché d’œuf un flic en civil. Lorsque le Caramentran a été brûlé, les flics ont décidé de mettre fin à la fête en envoyant les pompiers éteindre le feu.

Les carnavalier-e-s ont refusé l’intervention des pompiers pour que la fête puisse continuer, comme d’habitude, jusqu’à ce que le feu s’éteigne de lui-même. Les CRS ont alors chargé à coups de matraques, bombes au poivre et lacrymos toutes les personnes présentes, qui ont riposté. C’est l’occasion qu’a saisie la BAC pour arrêter deux autres personnes. Le cortège s’est alors déplacé en musique jusqu’au commissariat de Noailles. Le carrefour Canebière-Cours Lieutaud a été bloqué, pour demander la libération des personnes arrêtées.

Extrait du tract "Carnaval n’est pas fini", sur Mille Babôrds.

L’année suivante, près de 2000 personnes avaient rejoint Marseille et la Plaine pour carnavaler aux côtés de celles et ceux qui y participaient déjà depuis des années. Un joli pied de nez à la police et à la mairie, qui n’a cessé de grossir chaque année jusqu’à cette édition de 2017, malgré une nouvelle attaque policière l’année dernière.

Car là encore, une foule incroyable (dans tous les sens du terme) a envahi les rues du centre-ville : impossible de décrire la variété d’êtres, de bêtes, de déguisements, d’entités paranormales, d’insectes, d’animaux fantastiques, de corsaires endiablés, astronautes, oiseaux moqueurs qui ont déferlé partout. De nombreux chars étaient présent : la rapacité de la SOLEAM, qui est à la tête d’un projet extrêmement controversé visant à restructurer le quartier, sous la forme d’un rat porteur de peste et poussé par les fameux "untorelli" qu’on retrouvera en 1977 lors d’autres occasions, d’hydre à trois têtes scandant sa volonté de voir disparaître les frontières, d’une représentation de Gaudin et d’un policier municipal entre les mains d’une "justice" guidée par l’appât du gain.... Les danses, chants des chorales venues de partout, instruments et sourires résonnent d’une féroce volonté politique de ne pas s’en laisser conter, de ne pas se laisser faire et d’avoir une prise sur le quartier. La Commune Libre de la Plaine, référence évidente mise à part, passe par le Carnaval, qui en est devenu un avatar.

Le Carnaval est descendu vers Notre-Dame-du-Mont, la rue d’Aubagne pour regagner Noailles, remonter depuis le marché vers Lieutaud et remonter en direction de la Plaine, le tout sans jamais cesser de s’agiter en tout sens, d’avancer en accordéon et de rappeller qu’aujourd’hui, tout est sans dessus dessous.

Une fois retourné-e-s sur la Plaine, la fête continue de battre son plein jusqu’au procès du Caramentran. Les figures de Gaudin et de la police municipale seront détruites à coups de bâton par la foule avant même que le verdict n’ait été rendu.

Et malgré la difficile (impossible) tâche de l’avocat de la défense de l’accusé et de sa rapacité, qui finira par dévoiler les plans secrets de livrer la place aux touristes et d’en chasser les populations les plus démuniers, ce sont bien les flammes qui finissent par emporter la peste, la rapacité, la police, les frontières et un peu tout ce qui brûle dans les alentours. Un grand feu de joie autour duquel on tournera et on dansera des heures durant, alors que l’on commence à voir des bandes de gens qui viennent se faire leur salaire du jour en dépouillant les poches et les sacs, chose plutôt aisée dans cette ambiance. La foule recouvre une bonne partie de la place, il y a énormément de monde !

Le kiosque est lui aussi réouvert et malgré la présence policière visible aux alentours et quelques moments de tension, notamment à l’arrivée des pompiers à qui les carnavalier-e-s ont interdit l’accès au feu, tout s’est prolongé dans le calme relatif d’une journée de carnaval et de folie. Ce n’est que sur la toute fin, alors qu’il ne restait que quelques dizaines de personnes, que des petites charges de police et des gaz lacrymogènes ont finalement été tirés.

En bref, un Carnaval 2017 réussi et qui a démontré que les flammes et la joie sont parfois une bonne réponse face aux maux qui rongent le monde dans lequel nous vivons.

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Le patriarcat a lui aussi été livré aux flammes.

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