Crise sanitaire et répression pénale : 3 témoignages de prisonniers au CRA de Marseille

En pleine crise sanitaire, les prisonniers du CRA de Marseille dénoncent ne recevoir strictement aucun soin – qu’il s’agisse ou non de covid. C’est pourtant sous le prétexte de mesures sanitaires qu’on ne leur permet plus de se défendre face à un juge. Dans un contexte où les expulsions sont relativement moins fréquentes du fait de la fermeture des frontières, les poursuites au pénal et l’enfermement prévalent dans l’arsenal des mesures répressives des autorités.

Témoignage 1. « Quand c’est pas la police qui a appelé, les pompiers ils viennent pas. » Ou comment ne pas soigner les prisonniers, ni lutter contre la propagation du coronavirus

On nous a dit qu’il y avait eu des nouveaux cas de covid dans le bâtiment OC ?

Ouai, on a fait le test hier. Aujourd’hui, là, il y a pas toutes les infos encore mais ils disent qu’il y en a 3 qui ont le covid.

Ok, il y en a 3 qui ont le covid ?

Ouai il y en a 3 qui ont le covid je crois.

Mais ça fait beaucoup, parce qu’il y en avait eu 4 la semaine dernière aussi nan ?

Ouai, la semaine dernière c’était 4, aujourd’hui là c’est 3, tu vois c’est quoi.

Ouai, ça fait la moitié presque du bâtiment qui a eu le covid ?

Ouai, avant il y en a 1, après 4, et aujourd’hui là, on m’a dit 3 encore. Mais les 3 là on sait pas encore, on sait pas c’est qui, nous on sait pas qui c’est qui a le covid ici là. Ils nous ont même pas dit : « c’est lui », « c’est lui »… ils nous ont pas dit. On est là comme des animaux !

Et tu disais, quand t’appelles les pompiers, ils viennent pas ?

Nan ils viennent pas, les policiers ils sont obligés d’appeler tous seuls, tu vois c’est quoi ?

C’est-à-dire quand t’appelles les pompiers, les pompiers ils disent « nous on vient pas si c’est pas la police qui nous appelle » ?

Ouai, ouai, quand c’est pas la police qui a appelé, les pompiers ils viennent pas.

Et la police, quand vous leur demandez d’appeler les pompiers, elle le fait ou pas ?

Euh la police, quand on lui a demandé si elle a appelé les pompiers… Bon moi je crois pas qu’elle a appelé. Si le policier a appelé le pompier, c’est obligé le pompier il vient, tu vois c’est quoi ? Moi je crois pas il l’a appelé.

Et toi par exemple, tu disais que t’avais mal aux dents, c’est ça ?

J’ai mal aux dents, je suis malade, j’ai mal à la tête. Il y a des gens qui ont mal à la gorge, il y a des gens qui ont mal à la tête, il y a des gens qui dorment.

Et tu disais vous êtes pas soignés, vous avez juste des dolipranes ?

Ouai, ouai. Des dolipranes, juste ça. Tout le monde ! Tout le monde ! Tout le monde ! Tout le monde ! Mal à la tête, mal à la jambe, mal à la gorge, mal au coeur, ils vont te donner du doliprane. Ils s’en battent les couilles !

T’as d’autres trucs à rajouter ?

Ouai, là le 23, lundi, j’ai une commission à Paris pour l’OFPRA, pour les papiers, tout ça. J’ai parlé avec le Forum [Forum Réfugiés, l’association qui gère le CRA de Marseille] hier, il a dit : « il y a pas de visioconférence dans le papier là ». Comment ça se fait là ? Comment je vais faire ça ? Pourquoi moi je suis là encore ? Si je suis là encore, j’arrive pas à aller là-bas et puis tout ça.

Et tu risques de rater ton rendez-vous.

Ouai, il faut me libérer avant le 21, comme ça t’es sûr que moi je vais retirer l’argent pour acheter le billet et tout ça quoi.

Et pour les JLD [Juge des libertés et de la détention], est-ce que vous voyez le juge ?

Non ! Jusque là maintenant où je vous parle ! Et pour tout le monde. Il y a que les dossiers qui passent.

Donc les dossiers sont envoyés par Forum Réfugiés, mais vous voyez jamais le juge ?

Ouai c’est ça.

Et est-ce que vous voyez les avocats aussi ?

Non, même l’avocat nous voit pas, nous parle pas ! Que le Forum. C’est des trucs de fou là.

Témoignage 2. « La France elle m’a rendu fou, j’étais pas comme ça avant moi » Allées et venues d’une taule à l’autre

TW : tentative de suicide.

T’as une OQTF depuis combien de temps ?

Depuis 2017.

Et ça fait combien de fois que t’es en CRA ?

C’est la 7ème fois que j’entre en CRA. Et 5 fois en prison.

T’es jamais sorti depuis 2017 ?

Si, je sors, je rentre et je sors. Eux ils disent : « quitte la France », mais moi je suis en train de me faire soigner en France. J’ai un problème de kystes. J’ai une fistule sur la gorge, j’ai des kystes sur la langue.

Du coup, à cause de tes problèmes de santé, tu dois avoir un régime alimentaire mixé tu me disais ?

Ouai, c’est ça. Au CRA, il faut qu’ils me donnent un régime mixé. Ils me donnent pas mon régime mixé, ils s’en foutent de moi.

Et donc t’as porté plainte contre la police parce qu’elle te le donnait pas ?

Ouai j’ai décidé de porter plainte la première fois [lundi 9 novembre], ouai. Mais jusqu’à maintenant j’ai pas de réponse.

T’as porté plainte via Forum Réfugiés c’est ça ?

Ouai c’est ça, chez Forum Réfugiés, avec tous mes documents, mes documents des hôpitaux. La réponse je l’ai pas, jusqu’à maintenant je l’ai pas. Parce que c’est pas moi qui suis en tort, c’est eux. T’as compris le délire ? Moi j’ai envoyé tous les documents.

Le CRA dans lequel t’étais les 7 fois, à chaque fois c’était Marseille ?

Oui toujours, quand je sors de la prison, ils me ramènent là, au CRA à Marseille.

T’as été aussi en prison aux Baumettes et à Luynes ?

Ouai, ils m’ont récupéré 3 fois des Baumettes, 1 fois de Luynes, et 1 fois de Tarascon.

Et t’as été en UHSI [Unité hospitalière sécurisée interrégionale] aussi ?

Ouai, le 27 septembre 2019. Je me souviens même de la chambre. J’étais à Luynes, ils m’ont transféré pour faire l’opération à l’UHSI à l’hôpital Nord. Je suis resté une semaine. Ils m’ont transféré lundi, mardi j’ai fait l’opération, vendredi j’ai pété les plombs, j’ai cassé la vitre, j’ai déchiré toute ma peau et tout, ils m’ont piqué. J’ai eu un rapport médical. Tentative de suicide. Je me suis suicidé là-bas à l’hôpital Nord. Ah… quand je pète les plombs… Moi quand j’ai pété les plombs, ici au CRA, ça fait le mois passé là, j’ai cassé la télé. J’ai pété les plombs, eh ben j’ai un jugement. J’ai mis une pêche à la télé là, après j’ai attrapé la télé je l’ai cassée sur le mur. J’ai un rendez-vous de jugement au tribunal de Marseille.

Quand ça ?

Le 5 février… Écoute, écoute bien. J’ai pété les plombs là, ici, j’ai cassé la télé, ils m’ont descendu en garde à vue, après ils m’ont auditionné par rapport à la télé, et ils m’ont donné 500€ d’amende. Mais parce que j’ai pas de sous pour que je paie la télé, ils m’ont donné un rendez-vous pour que je passe au tribunal le 5 février 2021. T’as vu ça ? Ça, y a pas de soucis. Mais, les opérations, là j’ai des opérations en France, ils s’en battent les couilles ! Ils me disent : « quitte ! » Mais pour le tribunal, non, je reste ! Pour qu’ils m’envoient en prison : y a pas de souci. Pour qu’ils me soignent : c’est non. T’as compris l’idée ? C’est pour ça que je pète les plombs ! Depuis 2019 qu’ils m’ont piqué, je suis pas bien. Je te dis, je faisais 85 kg, maintenant je fais 63 kg, maximum 65 kg frérot. Je mange pas de toute la journée. Quand je gamberge, quand je gamberge… ah je deviens fou là en France ! La France, elle m’a rendu fou. T’as vu la France ? Elle m’a rendu fou, j’étais pas comme ça moi, avant. J’étais pas comme ça, il y a des gens qui me connaissent dehors, j’ai mon métier, je suis coiffeur. Même là au CRA, depuis 2017, je suis le seul coiffeur au CRA, c’est moi le coiffeur du CRA. Il y a même là des policiers qui me connaissent depuis 2018. Là quand je suis rentré au CRA, il y a des policiers ils me disent : « pourquoi t’as diminué comme ça ? » Parce que j’ai maigri ! Par rapport à quoi ? Par rapport à mes kystes. L’essentiel, c’est que je reste en France, je suis mes opérations en France. C’est eux qui m’ont rendu fou ! Eh ben moi, je suis fada ! Je te jure que je suis fada ! Eh ouai…

Témoignage 3. « Ils prennent n’importe qui, tu vois » Répression pénale en cours suite à l’incendie au CRA du début du mois

TW : mutilation

Tu voulais reparler des gardes à vue ?

Ouai, on est jeudi par exemple, ils ont pris 3 personnes.

Aujourd’hui [19 novembre] ils ont pris 3 personnes ?

Ouai. Et une autre avant-hier encore. À cause du feu.

Ok. Les gardes à vue, c’est toutes à cause de l’incendie de jeudi 5 ?

Oui oui oui. Ils en ont pris déjà, ils les ont relâché, et maintenant ils en ont pris encore.

Donc à chaque fois ils les remettent en CRA ? Ils font de la garde à vue puis ils reviennent ?

Ouai, mais cette fois fois je sais pas, parce qu’ils en ont pris un avant-hier, et il est pas revenu encore. Ils prennent n’importe qui, tu vois, après ils les lâchent. Ils demandent, ils les laissent là-bas une nuit ou deux, comme ça, puis ils sont ramenés encore.

Ils font ça parce qu’ils recherchent à mettre en prison des gens à cause de l’incendie ?

Normalement oui.

Aujourd’hui, ils ont mis en garde à vue celui qui a eu le doigt coupé, c’est ça ?

Oui, celui qui a eu le doigt coupé.

[…]

Et du coup, il n’a pas été soigné [quand il a perdu son doigt] ? Vous aviez crié pendant 30 min et…

Oui, et il n’y avait personne qui venait. Ils l’ont emmené à l’hôpital 4 heures après. Ici, même quand on appelle, on n’a pas de nouvelles. Lui – il y a un Albanais, là, qui est à côté de moi – il y a trois jours qu’il est malade, la police appelle même pas. Ils lui donnent un médicament de n’importe quoi. Il a besoin d’une visite ! Il y a 2-3 jours qu’il est malade, il ne bouge même pas.

PS :

  • Note au témoignage 1 : le 21 novembre, cette personne n’a pas été libérée pour assister à son rendez-vous à l’OFPRA.
  • Note au témoignage 2 : ce prisonnier n’a toujours aucune nouvelle de la plainte qu’il a déposée contre les flics.
  • Note au témoignage 3 : deux jours après l’entretien, la personne malade dont il est question à la toute fin de l’entretien est encore plus souffrante, mais n’a toujours pas bénéficié du moindre soin.

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