De l’immobilisation de force au déplacement forcé : résistances et luttes des ancien.es et nouveaux habitant.es du Petit-Séminaire

Lundi 30 novembre, la préfecture a procédé à l’expulsion de plusieurs immeubles du Petit Séminaire, suite à l’incendie qui s’était déclenché dans la cave du bâtiment J, dans la nuit du 24 novembre. Contournant son obligation de relogement des habitant.es des bâtiments expulsés, la mairie doit faire aujourd’hui face à leur mobilisation qui ne risque pas d’en rester là...

Construite entre 1958 et 1959, la cité du Petit Séminaire avait pour but originel de loger de façon transitoire la main d’œuvre maghrébine censée reconstruire la France après la seconde guerre mondiale, ainsi que de sédentariser les gens du voyage. Cette cité dite « transitoire », construite en urgence et sans fondation, est bien vite devenu le lieu pérenne et le symbole de l’immobilisation forcée d’une population migrante et immigrée, traitée comme une population de seconde zone.

Un territoire relégué donc, mais qui a toujours servi de territoire de transit pour de nouvelles générations de migrant.es auxquels les pouvoirs publics refusent un accès aux droits. C’est le cas de la communauté nigérienne nouvellement arrivée sur Marseille, qui occupe depuis quelques années certains bâtiments désaffectés du Petit Séminaire, faute de se voir octroyer un hébergement, pourtant censé leur être dû, le temps de l’instruction de la demande d’asile.

Mais depuis quelques années le quartier change et les terrains prennent de la valeur. Le Petit Séminaire est promis à la destruction et les ancien.es habitant.es ne sont évidemment pas invité.es à être relogé.es dans les bâtiments qui s’érigeront en place de la cité. Pour accélérer le processus, le bailleur social Marseille Provence Habitat (propriétaires des lieux) a délibérément laissé se dégrader les bâtiments au fil des ans, rendant la cité insalubre et toujours plus reléguée, malgré des taxes d’habitation s’élevant parfois à 1000 euros pour 50 à 70 m2.

La volonté d’immobilisation de force a laissé place au déplacement forcé des populations du Petit Séminaire, malgré les désaccords et la résistance des ancien.nes habitant.es. Car bon an mal an, la population du Petit Séminaire s’est petit à petit attachée à la cité, développant des stratégies de résistance collective, créant une histoire et une identité commune. De ce territoire délaissé et ségrégué, les habitant.es du Petit Séminaire en ont fait leur chez-eux et n’ont pas envie d’en partir. D’autant plus que les solutions de relogement proposées sont loin, plus petites, moins confortables, sans extérieur, etc. Les tentatives de Marseille Provence Habitat pour monter les anciens habitant.es du Petit Séminaire contre les nouveaux squatteurs se sont avérées vaines, et petit à petit les résistances et mobilisations se construisent sur place.

Quant aux occupant.es du bâtiment J qui ne sont pas retournés au Petit Séminaire après leur expulsion, suite à l’incendie, ils et elles continuent leur lutte en dehors des murs de la cité.

Posant à multiples reprises leurs suspicions concernant les origines d’un incendie qui a accéléré leur expulsion, comme au squat St Just, ils et elles critiquent les contournements d’une mairie qui continue de leur refuser un accès au logement, quand bien même il leur est dû. Une mairie qui a même expressément demandé à la préfecture de prendre en charge cette expulsion, comme s’il s’agissait d’une simple expulsion de squat, contournant ainsi les obligations de relogement qu’elle aurait dû prendre en charge si l’opération d’expulsion avait été cadrée par l’arrêté de péril imminent provoqué par l’incendie.
Organisé.es en collectif, ces délogé.es du Petit Séminaire occupent à présent un bâtiment en centre ville. Ils et elles entendent bien continuer leur lutte jusqu’à ce que leurs revendications soient entendues.

Nous republions ici leur premier communiqué :

"Nous occupons ce vaste bâtiment afin de nous loger dignement et de bénéficier d’un lieu stable où nous pouvons vivre normalement au quotidien. Nous sommes occupant.es sans droit ni titre de ce bâtiment, et nous revendiquons la réquisition du lieu. Nous sommes des familles et des personnes qui vivions dans des conditions difficiles, instables et stressantes. : à la rue, dans des hôtels ou dans des lieux occupés de manière précaire.

Nous médiatisons cette action pour nous protéger. Nous ne voulons pas être pris en photo ou que nos visages soient filmés. Vous avez vos questions, nous avons les nôtres.

Pourquoi vous ne nous demandez pas depuis combien de temps nous sommes à la rue ? Pourquoi vous ne nous demandez pas pourquoi nous ne voulons pas rester au 115 ? Pourquoi vous ne nous demandez pas quelles sont nos conditions de vie au 115 ? Parce que nous sommes obligés de partir/sortir à 7h et de rentrer à 18h. Parce qu’on peut pas inviter nos familles. Parce que dans les hôtels il n’y a pas de cuisine. Parce que dans certains hôtels il n’y a pas de chauffage. Parce que certain.es n’ont même pas de couverture ! Pour nous le 115 n’est pas une solution.

Allez plutôt demander à la Préfecture, à l’Office Français pour l’Immigration et l’Intégration (OFII) et à la Plateforme d’Accueil des Demandeurs d’Asile (PADA) pourquoi ils disent qu’ils s’en foutent de notre scolarité alors que nous voulons ou nous servirons la France dans le futur. Allez demander pourquoi les bébés dorment à la rue. Allez demander à l’OFII pourquoi ils coupent l’Allocation pour demandeurs d’asile (ADA) à des personnes qui sont hébergés chez un particulier, ou ’ils squattent alors qu’ils ne donnent pas d’hébergements. De qui se moque-t-on ?

Allez demander pourquoi les places sont réservées aux personnes vulnérables. Allez demander à l’OFII c’est quoi une personne vulnérable ? Quand on peut pas travailler et qu’on a pas de ressources n’est-on pas vulnérable ? Pourquoi vous n’enquêtez pas sur ces institutions (OFII, Préfecture et la Pada) qui nous laissent dormir à la rue ?

Nous avons besoin d’un logement stable où vivre normalement, où nous pouvons dormir dans une chambre, cuisiner librement, accueillir notre famille et nos ami.es, être tranquilles. Parce qu’on en a marre, parce que c’est l’hiver, parce qu’on ne vas pas attendre des années que les pouvoirs publics fassent leur travail, nous occupons et habitons ici.

Un lieu repère, un lieu repos, un lieu d’accueil. Un lieu de vie. Un logement digne."

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