[Calais] Un état des lieux de la situation dans la jungle

L’expulsion de la jungle à Calais est en cours. Incendies, affrontements, grèves de la faim et de la soif, auto-mutilations pour protester. Un texte de Calais Migrant Solidarity en date du 27 février dresse un portrait de la situation.

Le verdict de la procédure en cours qui vise a arrêter l”expulsion de la partie sud de la Jungle a été annoncé ce jeudi après-midi. La démolition est maintenue mais ne concernera pas les “lieux publics”, ont été cités la bibliothèque Jungle Books, le centre pour femmes et enfants, les mosquées et les églises. Les avocats font appel de cette décision.

Dans le nuit de jeudi à vendredi, il y a eu 3 incendies dans la Jungle. Une personne, intoxiquée au monoxyde de carbone, est en état critique.

Les autorités ont, pour le moment, l’intention de faire une expulsion « propre », et ont promis de ne pas utiliser de bulldozer. Le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, a dit que l’expulsion serait « graduelle ».

La première étape de cette expulsion graduelle s’est déroulée vendredi, quand la préfecture est venue faire sa tournée au camp pour dire aux gens de partir, certains des officiers étaient en civil. Ils ont demandé aux gens déménager dans le camp de containers (centre d’accueil provisoire – CAP), qui est déjà presque plein et pour lequel il faut faire un scan 3D de la main, où il n’y pas d’équipement pour cuisiner et où les gens ne peuvent pas choisir avec qui ils vivent.

L’autre possibilité offerte, avec insistance, par les autorités est de mettre les gens dans des bus pour aller aux centres d’accueil et d’orientation (CAO), disséminés partout en France. Les autorités ont affirmé que personne ne serait déporté de ces centres. Cependant, certaines personnes ayant leurs empreintes digitales enregistrées dans le cadre des accords de Dublin ont été déportées vers d’autres pays européens à partir de ces centres.

Les bus de vendredi sont repartis quasiment vide, très peu de gens ont pu être convaincus de partir. Bien sûr, il existe de nombreuses opinions différentes dans la Jungle mais il parait clair que les solutions proposées par la préfecture ne sont pas des solutions pour tout le monde.

Si nous sommes contre l’expulsion de la Jungle à Calais, c’est d’abord parce que des milliers de personnes vont perdre leur lieu de vie contre leur gré. Mais c’est aussi, en peut être même plus, parce qu’il s’agit là de la guerre menée contre les personnes qui ont été définies comme « ne méritant pas d’être accueillies / devant être éliminées ». En y pensant, il est effarant qu’une société puisse normaliser la destitution de certaines catégories d’humain du droit au logement, au travail et, au final, à l’existence. Ces personnes ont été rendues illégales, elles peuvent être enlevées, enfermées et déportées n’importe où.

Il est inutile de vouloir négocier avec les autorités. Il s’agit des mêmes qui sont responsables de la situation à Calais. Ce qu’il se passe à Calais n’est pas une catastrophe naturelle comme un tremblement de terre ou une sécheresse. C’est une situation fabriquée, créée par les états européens. Se battre contre cette expulsion ne fait sens que si nous nous attaquons en même temps aux vraies causes du problème : l’état et sa police, ses gaz lacrymos, ses tribunaux, ses prisons et centres de détention, ses matraques, menottes, flashball, clôtures et barbelés.

Combattons ensemble pour ouvrir les frontières et pour la liberté de mouvement pour tous et toutes, pas seulement pour les riches et les privilégiés.



Quelques nouvelles à chaud sur les expulsions aujourd’hui trouvées sur le blog de Passeurs d’hospitalités...

Les témoignages s’égrainent au fil de l’après-midi, témoignant de la violence qui monte et de la brutalité mise en œuvre par les autorités. Gazage, usage de flashball, canon à eau, matraquage.

« Un ami réfugié sur place me disait il y a 30mn qu’ils commençaient à se faire attaquer par les crs (coups, flashball, gaz lacrymogène). Il semble maintenant établi que les choses se fassent avec usage de la force, de façon violente. L’État s’assoit donc sur le jugement de référé et les recommandations de la juge ( démantèlement progressif, non recours aux forces de l’ordre). Ceci n’était qu’une façade dans le but de désamorcer les réactions des migrants. Il est fort possible qu’ils « travaillent » au finish pour terminer avant le résultat de l’appel devant le conseil d’État. »

« Gaz lacrymo à proximité de l’école et interdiction des CRS de mettre les enfants à l’abri dans l’école. »

« Ça gaze de partout. C’est horrible »

« De retour et encore choquée de la violence de cet après-midi ! On ne m’a pas laissée rentrer, une seule association avait droit de cité ! Pas de classe possible non plus… Zone à risques ! Un jeune garçon de 14 ans dont les parents étaient à l’hôpital ce matin s’est pris une grenade lacrymo sur la jambe, dommage collatéral certes mais quand même ! Il y a des enfants ! Je ne possède apparemment pas le même vocabulaire que la préfète, de la « ferme douceur », je n’ai vu que la violence des jets de grenades lacrymo et du canon à eau. Outrée et dégoûtée !. »


Une chronique de l’après-midi du 27 février en direct de la Jungle sur le journal facebook de l’association Polyvalence...

13h : Problème avec les portables : pas de batterie. On était à l’école du chemin des Dunes pour les charger mais l’électricité à été coupée. L’accès de certaines parties de la Jungle est empêchée par les CRS. On a réussi à passer : il y a des CRS partout, ils sont armés et ils sont violents. Ils poussent les migrants et les journalistes, jusqu’à les faire tomber. Il y a des équipes de démantèlement qui défoncent les cabanes à coup de massue et de pieds de biche. Tout tombe par terre, complètement détruit. (On leur a demandé si on pouvait les interviewer, certaines personnes sont venues nous voir pour nous dire qu’elles n’avaient pas le droit de nous parler.) Pour protéger leurs abris, les migrants montent sur les toits.

Pourquoi d’un coup tout s’est accéléré alors que le gouvernement avait promis de ne pas utiliser la violence ? Parce que les No Border ont empêché les maraudes qui allaient chercher les migrants "pacifiquement" pour les sortir de leurs abris. Mais il s’agit d’un prétexte, il y aurait eu une autre raison de toute façon et les CRS seraient venus. Tout le monde est calme sauf les CRS, ils ont des lacrymos, la situation risque de se compliquer. On filme avec la caméra donc on ne peut pas envoyer les images en direct. Faites tourner, les images arrivent.

15h : Plus de batterie dans les portables donc pas d’images pour le moment.
Les CRS envoient les lacrymos. Il y a des enfants. Les gens crient "peace peace peace", "we are family". Y a deux trois personnes qui lancent des pierres, mais les autres leur disent d’arrêter. Les gens sont calmes.

15h45 : Des rangées de CRS avec des boucliers, des camions de CRS aussi, toujours avec des boucliers. Derrière, les bulldozers sont en train de ramasser les débris des abris qui ont été cassés par les démanteleurs. De l’autre côté de la Jungle, tout fonctionne, le coiffeur, les restos. Et dans la zone sud tout est en train d’être détruit progressivement. Les migrants attendent : ils ne savent pas où ils sont censés aller.

16h15 : Charge de CRS.

16h20 : Charge de CRS, lacrymos et tirs au flashball.

16h50 : Grosse charge, 400 CRS, au moins deux fois plus de migrants. On a pu se cacher dans une cabane et s’enduire le visage de savon anti-lacrymo. Les migrants jettent les cabanes sur le chemin pour que les CRS ne puissent pas passer. La situation est de plus en plus tendue. Nouvelle charge.

17h00 :Le camp est en feu : les migrants mettent le feu aux cabanes déjà détruites pour ralentir les CRS. Il y a des bouteilles de gaz dans les cabanes. Il y a de grosses explosions. Les gens crient : "Human Rights, France de merde."

17h40 : Il y a des enfants, pas énormément. Les petits ont peur, ils restent avec les adultes. Les ados vont vers les CRS mais les adultes les canalisent. Il y a eu les charges de CRS, les lacrymos tirées au fusil qui explosent sur les migrants, les cabanes en feu. La tension baisse. La nuit va bientôt tomber, tout le monde reste sur ses gardes.

18h30 : Le calme revient dans la zone sud. Le démantèlement a été fait à la main, les bulldozers sont restés derrières les CRS en prévention mais ce sont les équipes de démantèlement qui ont détruit les cabanes avec des massues, des pieds de biche, des disqueuses, etc, pas les bulldozers. Les CRS ont chargé plusieurs fois dans l’après-midi. Il y a eu des tirs de lacrymos d’un côté et des jets de pierres de l’autre. Les migrants ont mis le feu aux cabanes déjà détruites et/ou les ont poussées sur les chemins pour ralentir l’avancée des CRS.Les personnes qui n’ont plus d’abris n’ont pas de solution d’hébergement.

19h00 : Un groupe de migrants court vers l’autoroute. Les CRS chargent. Sur nous et des groupes qui ne font rien, ne bougent pas. On est entre les jets de pierre et les tirs lacrymos. La destruction des cabanes représente 100 personnes sans abris. 45 ont été envoyées dans les CAO. On ne sait pas si les autres vont dans les containers et/ou les tentes bleues (les tentes de l’État). La première cabane a été brûlée par les tirs des CRS. Les migrants ont brûlé les autres. Mais après. Un enfant de 13 ans a été embarqué ce matin par les CRS parce qu’il a jeté une pierre. Des nouvelles quand on peut.

19h20 : On s’est pris des pistolets lacrymo. Les CRS tirent à bout portant. Impossible de filmer. On est sortis les mains en l’air en se faisant passer pour la presse. Un bénévole de MSF a parlé avec les CRS ce matin et nous a dit qu’ils lui ont dit qu’ils ne savent pas vraiment ce qu’ils doivent faire. Du coup ce soir ils tirent des lacrymos là où il y a des gens, sachant que là où il y a des gens, il y a des bouteilles de gaz et qu’il y a des risques d’explosion. On se fait contrôler par les CRS là.

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