"JRE", "Théorie du genre" : retour et analyse sur quelques dégâts concrets.

Début 2014. Voilà plusieurs mois que l’extrême-droite s’impose dans l’agenda politique : "Manif pour Tous", "Jour de Colère", Front National en tête aux élections européennes... « C’est la crise » nous dit-on (mais pas pour tout le monde, on le sait bien) et il semble que, pour un nombre grandissant de gens, "les traditions" se posent comme un repère légitime dans une époque confuse. Parallèlement, plusieurs agitateurs proches du FN (Soral, Dieudonné) ont le vent en poupe, alors que les tensions racistes voient les boucs émissaires traditionnels s’en prendre à de nouveaux, encore plus pauvres et plus stigmatisés qu’eux.

C’est dans ce contexte qu’a lieu la première "Journée de Retrait de l’Ecole" (JRE), le 27 janvier 2014. Le principe est simple : légalement, les parents ont le droit de retirer leurs enfants de l’école deux demies journées par mois sans avoir à apporter de justification. Le mode d’action consiste donc à ne pas envoyer son ou ses enfants à l’école à une date annoncée à l’avance par le "mouvement" JRE. Pourquoi se mobiliser ainsi ? Il s’agit de protester contre les "ABCD de l’égalité" [1] et plus généralement contre ce qui serait un complot fomenté au sein-même de l’Education Nationale autour de la "théorie du genre" par des agent.e.s LGBT (Lesbiennes, Gays, Bi et Trans) infiltré.e.s jusque dans les plus hautes instances politiques. Les enfants seraient en danger. Les plus folles rumeurs (cours de masturbation, petits garçons obligés de s’habiller en robe...) se propagent alors. C’est Farida Belghoul, une militante au parcours atypique, passée de la gauche de la gauche (mouvement antiraciste, association "Convergence 84" suite à la "Marche des Beurs") à la droite de la droite (depuis son rapprochement avec Alain Soral d’Egalité et Réconciliation) en quelques années, qui est à l’initiative de ces journées d’action. Nous reviendrons plus tard sur le personnage.

Selon le journal Le Monde, entre 70 et 120 écoles en France (sur environ 52 000 au total, dont 47 000 écoles publiques) sont concernées par les retraits de janvier à juin. Cela peut paraître très minime, mais les retentissements politiques et médiatiques sont énormes. Nous voilà devant une opération d’agitation rondement menée, qui nous laisse pantois.e.s.

Directement concerné.e.s puisque travaillant dans une école maternelle (en tant qu’enseignante et animateur) où plusieurs parents ont participé aux JRE, nous avons cherché à comprendre et à agir. Le sujet est aussi intéressant que compliqué, à la croisée de nombreuses problématiques politiques et rapports de dominations (sexisme, racisme, liés à la classe sociale, liés aux religions, colonialisme...). Il pose aussi la question des limites entre la sphère publique et la sphère privée, rejoignant un vieux débat, pour déterminer qui de l’école ou de la famille se charge de "l’éducation" et/ou de "l’instruction".

Au-delà des prises de position féministes nous n’avons pas ou peu eu accès à des récits "de l’intérieur", même si des syndicats enseignants se sont exprimés dès fin janvier 2014, mais avec une diffusion interne. Nous tentons ici de livrer un retour sur ce que nous avons vécu, ainsi qu’une analyse de ce que nous en avons compris.

Récit de 6 mois d’agitation

A priori, tout a commencé avec des textos reçus par certains parents de confession musulmane. Comment cette diffusion s’est elle opérée ? Est-ce par le biais des mosquées et lieux de prière (les différentes communautés, turque ou maghrébine par exemple, qui ne prient pas ensemble, semblent n’avoir pas reçu les informations au même moment) ? Par le biais des "réseaux sociaux" sur internet, Facebook en tête ? Nous ne le savons pas. Toujours est-il que les premiers retraits d’enfants ont eu lieu dans notre école en janvier. Hasard ou pas : nous avons constaté que certaines mamans d’origine maghrébine sont venues très vite discuter avec les institutrices pour avoir des informations tandis que des mamans d’origine turque retiraient simplement leurs enfants, sans en dire un mot. Quant aux pères, qui pourtant étaient aussi destinataires des textos, ils étaient... en retrait, à l’exception d’un homme particulièrement remonté, comme on va le voir.

Suite à ces premiers retraits, devant le flou qui règne dans les conversations et pour aller plus loin que ce que préconise le ministre Peillon dans sa lettre du 29 janvier aux directeurs d’écoles et aux chefs d’établissements [2] trois enseignantes de l’école (sur 9 qui interviennent dans cette école) décident d’organiser une réunion d’information. Une bonne vingtaine de mères et deux pères répondent à l’invitation. Le début de la réunion se passe plutôt bien, dans une ambiance de respect et d’écoute mutuels, la curiosité étant forte (sont présent.e.s aussi des parents qui n’ont jamais reçu les messages des JRE et se demandent bien pourquoi). Une mère nous interpelle sur les positions contradictoires de Najat Vallaud-Belkacem sur "la théorie du genre". Puis un des deux papas prend la parole, pour ne presque plus la lâcher jusqu’à la fin. Il est très offensif, montre des documents directement téléchargés sur le site internet des JRE ou de "l’observatoire de la théorie du genre" (alimenté par des membres de l’UNI, un syndicat étudiant navigant entre droite et extrême-droite), reprenant l’argumentaire développé par Farida Belghoul dans ses vidéos, et apportant nombre d’exemples de livres soi-disant inadaptés aux enfants, dont il lit des résumés à voix haute, en soulignant ce qui lui semble choquant. Il mentionne l’existence d’un lobby LGBT au niveau européen, en train de s’immiscer dans toutes les sphères, du public au privé. Le doute et la méfiance s’emparent de la salle, et nous constatons que c’est bien celui qui parle le plus, le plus fort et en dernier qui emporte souvent l’adhésion de l’audience. La tension monte. Les institutrices présentes sont complètement désemparées, attaquées avec des arguments et sur un ton auxquels elles ne s’étaient pas préparées [3]. La réunion devient un brouhaha informe où il n’est plus possible de s’entendre. Qui plus est, des parents d’origine étrangère pointent à juste titre que la lutte contre le racisme semble moins une priorité que la lutte contre le sexisme au sein de l’Education Nationale. Tout le monde repart avec un sentiment de flou encore plus grand, alors que le but de ce moment de discussion était exactement inverse. Les enseignantes proposent toutefois de se revoir pour continuer à creuser le sujet une fois que les parents auront rencontré l’inspectrice de circonscription, ce qui est un de leur souhait. Un rendez-vous est donc demandé pour eux à cette dernière par la directrice de l’école. Quelques jours plus tard, la réponse de l’inspectrice est assez simple : « Je veux bien les rencontrer mais ça ne sera pas pour discuter »... Ce refus de discuter parachève certainement le sentiment de mépris ressenti par les parents.

Nous comprenons en tous cas, au cours de cette réunion, que si l’homophobie s’exprime chez certain.e.s, il existe aussi une peur centrale, peut-être orchestrée mais désormais bien réelle, que la sexualité soit abordée "trop tôt" à l’école, et que de la propagande sur des sujets tabous soit faite avant que les parents en aient parlé à leurs enfants. Nous avons beau rétorquer que ce sont avant tout les enfants qui arrivent avec des questions plutôt que nous qui leur lavons le cerveau, rien n’y fait. En revanche, tout le monde s’accorde à constater qu’une certaine mise en scène de la sexualité est de toutes façons omniprésente, que ce soit dans les publicités disséminées dans l’espace public ou sur les écrans de télévision.

Dans les jours et les semaines qui suivent, l’ambiance à l’école se dégrade. Plusieurs parents viennent demander des comptes sur des contenus de livres ou d’oeuvres étudiés avec leurs enfants en classe. L’éventail des images et des mots qui posent problème devient potentiellement infini (une sorcière les fesses en l’air, les personnages nus du tableau "La Danse" de Matisse...)

Les institutrices présentes lors de la réunion se sentent alors très mal à l’aise et se voient pratiquer une forme d’auto-contrôle sur les contenus ou projets proposés aux enfants. Perte de confiance et sentiment de méfiance réciproque semblent s’installer.

Cela n’est pas complètement paranoïaque puisque qu’en avril à Joué-les-Tours, en Indre-et-Loire, une mère soutenue par Farida Belghoul affirme son intention de porter plainte contre une institutrice pour "attentat à la pudeur" car celle-ci aurait obligé un petit garçon et une petite fille à se déshabiller et toucher leurs sexes. Tout cela est faux mais le mal est fait, la rumeur enfle, et les JRE apparaissent en bonne place dans les médias. La plainte de la mère n’est finalement jamais déposée. En revanche l’institutrice, la directrice et l’inspecteur portent plainte pour diffamation. Une ambiance délétère et des balivernes qui prennent beaucoup trop d’ampleur.

Dans le même mois, "Des Parents Grenoblois et La Manif Pour Tous" invitent à une réunion d’information sur "l’idéologie du genre" en présence de Farida Belghoul. La réservation est obligatoire et le lieu est tenu secret, communiqué uniquement par mail et SMS quelques jours avant la réunion. L’affiche, où l’on peut lire que "L’Ecole a pour mission d’INSTRUIRE et non pas d’EDUQUER" remet sur le tapis, avec un parti pris réactionnaire, la question de la légitimité de l’Etat, à travers l’école, à formater des individu.e.s en les éduquant [4].

Au mois de juin, après de nombreuses tergiversations (par crainte d’offrir à nouveau une tribune au papa "pro-JRE" et constatant que le soufflé est un peu retombé), une deuxième réunion est organisée à l’école. Les trois mêmes enseignantes décident cette fois-ci d’inviter un intervenant sur la lutte contre les discriminations dans l’Education Nationale, chargé d’apporter des éléments sur le cadre officiel. Elles introduisent la discussion en exprimant leur malaise et en déplorant le climat de suspicion réciproque qui s’est installé depuis la première réunion et citent des exemples. Le fameux papa procède de la même manière que la première fois, cassant la qualité des échanges et faisant monter la sauce, à grands renforts de sarcasmes. Quand nous lui signifions que nous sommes excédé.e.s par ses méthodes et que, s’il s’est rendu à la réunion de Farida Belghoul, il a pu constater lui-même les liens entre cette personne et l’extrême-droite, il nous répond avoir trouvé cette personne "détestable". Le flou demeure. Bien que plusieurs mamans avouent en fin de réunion avoir compris l’entourloupe et ne plus accorder d’importance aux rumeurs, c’est toujours le brouillard total.

En juin toujours, La "Manif Pour Tous" locale fait encore parler d’elle avec une pleine page dans le Dauphiné libéré, relayant sa pétition contre la diffusion aux écolier.e.s de primaire du film Tomboy [5]. Dans l’article, les justifications de l’Education Nationale sont pitoyables et inversent totalement le message : ce serait un film qui dénonce le fait de mentir sur son identité, alors que le scénario questionne le poids des normes de genre ! On sent que tout le monde est dans ses petits souliers face aux agitateurs anti "théorie du genre". Farida Belghoul sort un livre pour enfant au titre évocateur : "Papa porte un pantalon et maman porte une jupe" et propose "l’année de la jupe", enjoignant les femmes à ne plus porter de pantalons. On nage en plein délire.

Et cela fonctionne : dans un communiqué de presse du 30 juin 2014 - donc juste avant la fin de l’année scolaire - Benoît Hamon, Ministre de l’Education Nationale, annonce l’abandon des ABCD de l’égalité (qui, rappelons-le, n’étaient qu’une expérimentation dans un petit nombre d’école) au profit d’un « plan d’action pour l’égalité filles-garçons à l’école » [6], sans assumer ce pas en arrière. Plusieurs femmes et féministes, y compris au sein de l’éducation nationale, fustigent cette concession faîte à l’extrême-droite, "symbole de l’abdication idéologique de la gauche" [7]. Evidemment, Farida Belghoul jubile et savoure sa victoire, qu’elle présente aussi comme celle des "quartiers populaires" : "Hommage aux quartiers populaires qui ont souffert pour obtenir cette victoire ! Hommage aux mères de France ! Vive la JRE ! Vive la convergence islamo-catholique ! Vive la convergence de toutes les forces vives de la nation combattantes pour sauver la pudeur et l’intégrité des enfants." [8], tout en remerciant les "alliés" Christine Boutin et Civitas... Dans la foulée, elle annonce la création de la "Fédération Autonome de Parents Engagés et Courageux", dont les positions comprendraient notamment un "ABCD de la complémentarité".

La nomination de Najat Vallaud-Belkacem, bête noire de l’extrême-droite (pensez-vous : une femme jeune, féministe assumée, dont les parents sont d’origine étrangère !), comme ministre de l’éducation nationale à la fin de l’été, considérée comme une "provocation" par Belghoul et La Manif Pour Tous, arrangera-t-elle ou aggravera-t-elle la situation ?

Selon le site internet des JRE, "en six mois, de janvier à juin 2014, cinq JRE… Au total, 250 420 retraits (52 827 pour juin)." Et au-delà des chiffres, des valeurs réactionnaires que l’on présente comme "courageuses".

Le 22 septembre 2014, le rectorat de Versailles, où Farida Belghoul enseigne le français et l’histoire (!) engage une procédure disciplinaire contre cette dernière, pour "manquements aux devoir de réserve et de loyauté incombant aux fonctionnaires" et "méconnaissance de l’obligation d’assiduité scolaire". Ces sanctions individuelles, visant une personne identifiée comme "leader", masquent mal l’incapacité de la classe politique à se saisir des questions sociales et des enjeux existants derrière un mouvement tel que les JRE.

Deux mois après la rentrée 2014, il est difficile d’évaluer les effectifs et l’audience des "Parents Engagés et Courageux". En revanche, rien n’a été réglé et n’importe quel autre coup médiatique fera facilement repartir le mouvement. Le "plan d’action ambitieux pour l’égalité filles - garçons" annoncé par le gouvernement est loin d’être à la hauteur de ce qui avait été tenté avec les ABCD de l’égalité : on "met à disposition" des "outils", en grande partie sur internet ; on "encourage" les équipes à prendre en compte la préoccupation de l’égalité filles - garçons dans leurs projets d’écoles, tout cela étant noyé dans une multitudes d’injonctions posées comme des priorités ; on parle d’inscrire ce thème dans les contenus de formation des enseignant.es alors que ces dernières s’amenuisent chaque année. Ce n’est sûrement pas avec ce genre de dispositif que la plupart des enseignant.es, encore loin d’être sensibilisé.es à cette problématique, vont s’engager.

Analyse : pourquoi nous sommes désemparé.e.s.

Farida Belghoul a 56 ans. Dans les années 80, elle fait partie de l’organisation des "Marches pour l’égalité", et est considérée comme une intellectuelle clé du "mouvement beur", pourfendant le paternalisme des partis de gauche et de leur avatar SOS Racisme. Après un long silence, on la retrouve en 2013 aux côtés d’Alain Soral (plusieurs interviews vidéos sont publiées sur le site d’Egalité et Réconciliation, la formation politique d’extrême droite de ce dernier), puis de divers acteurs de la nébuleuse fasciste, tels que l’Action française ou les catholiques intégristes de Civitas.

Mais le succès des JRE ne tient pas qu’au charisme d’un personnage. Pour bien comprendre, il faut analyser les techniques utilisées pour répandre des idées aussi insensées que nauséabondes.

De nombreux paramètres entrent en ligne de compte, à commencer par les moyens de communication utilisés pour mettre les parents en mouvement. En effet, si chaque JRE était annoncée sur le site internet éponyme et que de nombreuses vidéos polémiques circulaient sur les "réseaux sociaux" [9], ce sont surtout les salves de textos envoyés directement aux familles qui ont fait mouche. Allié à des rumeurs qui se sont répandues comme des traînées de poudre, ce procédé se révèle bien plus efficace que tous les tracts que nous avons distribués en une année. Bien-sûr, cela en dit long sur le rapport au téléphone portable, aux gadgets technologiques et sur ce que l’on considère comme une information valable. Nous avons malheureusement constaté que certains parents font plus confiance à un SMS dont ils semblent ignorer la provenance qu’à l’institutrice qu’ils voient et saluent tous les jours à l’école et à qui ils confient leur enfant. Comprenons-nous bien : nous pouvons tout à fait entendre que certaines personnes s’en remettent plus facilement à leur communauté culturelle, spirituelle, géographique, plutôt qu’à une institution de l’Etat, surtout au vu des agissements de ce dernier à leur encontre. Nous déplorons simplement le fait qu’une société saturée d’informations rend davantage possible des situations d’incompréhension. Nous voyons aussi que quand nous discutons avec certains parents, les exemples utilisés s’avèrent très flous ou simplement faux, en tous cas invérifiés et invérifiables : dans quelle école exactement aurait-on obligé les petits garçons à s’habiller en robe pendant une semaine ? Nul.le ne peut répondre, mais tout le monde trouve cela inadmissible. Que cela soit vrai ou pas importe finalement peu. Le mal est fait, et nous nous rappelons un peu tard que la rumeur est une technique de base de manipulation politique.

Enfin, la terminologie utilisée ("Théorie du genre", bien-sûr, mais aussi d’autres termes plus alambiqués, tels que "PDF" pour "Partisans de la Déconstruction de la Famille"...), créés de toutes pièces, ne reposent sur aucune base solide et manipulent des concepts (tels que celui de "genre" [10]) de manière totalement approximative et/ou avec une sévère mauvaise foi. Encore une fois le rapport avec la vérité ou la réalité importe peu, du moment que le flou, le doute, et la peur font leurs effets. Ces procédés peuvent, en quelques jours, faire table rase de plusieurs années de travail de lien et de confiance avec les familles entrepris par une équipe d’école.

De manière plus globale, nous sommes complètement désarçonné.e.s par les nouvelles répartitions des forces politiques. Les oppositions classiques (riches/pauvres, fascistes/antifascistes...) ne sont pas du tout opérantes dans le cas des JRE. Sans avoir affaire à des ensembles idéologiques homogènes, nous voyons un spectre de postures "traditionalistes" voire "réactionnaires" faire face à des positions "égalitaristes" ou "progressistes". En tous cas, quand des pauvres, des dominé.e.s et/ou personnes stigmatisé.e.s rallient le camp de l’extrême droite, c’est toujours une ligne de fracture bien embêtante pour les militant.e.s libertaires que nous sommes.

D’ailleurs "l’alliance" entre catholiques et musulmans dont parle Farida Belghoul est bien mensongère, et à part quelques renvois d’ascenseur entre figures intégristes des deux bords, nous ne constatons pas, loin de là, de rencontre entre catholiques d’extrême droite, dont le racisme n’est plus à démontrer, et les familles musulmanes que nous fréquentons à l’école.

Nous pensons que, dans une situation où le Front National n’est plus un parti "anti-système" (comme il aimait à se présenter), mais un parti qui peut avoir accès au pouvoir, il s’agit de déléguer à d’autres formations plus petites le rôle de polémique et d’agitation de bas-étage. Cette tâche échoit aux Belghoul, Dieudonné, Soral, et autres trublions identitaires.

Par ailleurs, avec un Manuel Valls premier ministre, le racisme d’Etat et le mépris affiché pour certaines populations s’exprime ouvertement chez les "socialistes". Ainsi la lutte contre les discriminations à l’école a bon dos, mais certain.e.s discriminé.e.s ne sont pas dupes, et leur colère n’éclate pas forcément dans le sens où on le souhaiterait. Comment faire confiance aux institutions quand, de droite à gauche, les élections se jouent presque uniquement sur le thème de "l’insécurité" et la désignation de boucs-émissaires dont on peut avoir le malheur de faire partie ?

Enfin, il nous faut aussi balayer devant "notre" porte. Pas besoin d’être d’extrême droite pour rechigner à la remise en cause des rôles traditionnels et des privilèges qui y sont associés. Une analyse tristement classique chez une partie des militant.e.s de gauche et libertaires consiste à voir un certain nombre de luttes (contre le racisme, pour l’égalité hommes-femmes, contre l’homophobie, pour le droit à l’avortement...) comme secondaires, voire pas vraiment politiques. Nous pensons au contraire que ces terrains de lutte sont éminemment politiques, et le fait de persister à les considérer comme non prioritaires aboutit justement à des situations comme celle que nous avons vécue avec les JRE. Il ne suffit pas d’abolir le capitalisme pour que les autres systèmes de domination disparaissent magiquement.

Dans un contexte social difficile où on assiste à une droitisation des esprits et à des formes de replis identitaires, nous ne voulons pas sombrer dans le pessimisme mais continuer à travailler à la construction de rapports égalitaires, notamment dans les quartiers populaires où l’on travaille, vit et s’active. Nous avons des responsabilités en tant que militant.e.s, et peut-être en premier lieu un rôle pédagogique qui implique :

  • d’aller à la rencontre des gens, affronter les sujets sensibles, entendre ce que chacun.e a à en dire, et proposer de se mettre autour d’une table pour en parler vraiment,
  • de rappeler ce qu’on partage, les objectifs et les valeurs à ne pas perdre de vue et qui seront la base des échanges (par exemple, pour le sujet qui nous concerne : parents d’élèves, enseignant.e.s, animateurs et animatrices avons pour objectif commun la réussite et l’épanouissement de tout.e.s les enfants,
  • de dissiper les peurs en mettre fin aux rumeurs en proposant des analyses ancrées dans le concret et le contexte depuis lequel on parle, et des pistes d’action qui prennent en compte les problèmes soulevés et recréent de la confiance.

Pour les JRE comme pour bien d’autres questions sociales et politiques qui ne manqueront pas de se poser à l’avenir, il s’agit de recréer du collectif sur la base d’objets de « travail » clairs, en construisant de la pensée et de l’action commune.

NOTES :
[1] Programme expérimental de lutte contre « les inégalités de traitement, de réussite scolaire, d’orientation et de carrière professionnelle […] entre filles et garçons », mené « conjointement par le ministère de l’Éducation nationale et le ministère des Droits des femmes, en partenariat avec le CNDP », testé « dans plus de 600 classes de dix académies volontaires . Une généralisation [étant] prévue en septembre 2014, après évaluation des premiers résultats. »

[2] Il est demandé aux directeurs et directrices d’école (qui n’ont pourtant aucun pouvoir hiérarchique sur l’équipe d’école) et chefs d’établissements scolaires de rassurer les parents en les informant et de leur rappeler les obligations d’assiduité scolaire.

[3] Il y a 3 ans, une polémique du « même genre » avait été lancée par une maman d’élève suite à la circulation dans les familles d’une classe de l’école, dans le cadre d’un « voyage lecture » sur le thème de la famille, d’un album intitulé « l’heure des parents ». Cet ouvrage qui traite entre autre de l’homoparentalité avait fait réagir vivement cette maman. La polémique, qui s’était rapidement diffusée, tournait autour de l’articulation entre ce qui relève de l’école dans l’éducation des enfants et ce qui relève de la famille. Une réunion organisée par quatre enseignantes de l’école en présence de tous les parents de la classe concernée qui le souhaitaient (une dizaine de mamans et 1 papa) avait été proposée. Elle avait permis de discuter posément et sincèrement des problèmes et inquiétudes soulevées. La crainte principale, formulée par plusieurs mamans, était qu’on parle de sexualité trop tôt avec leurs enfants. La discussion, où chaque point de vue avait pu être exprimé, semblait avoir satisfait et rassuré tou.te.s les participant.e.s, parents comme enseignantes, les peurs ayant pu être entendues et les choix pédagogiques réaffirmés. Une rencontre réussie donc, car productrice de pensée commune autour de questions éducatives.

[4] Cela alimente l’opposition entre instruction (apprentissages "fondamentaux" : lire, écrire, compter) et éducation (socialisation et formation des individu.e.s en vue de leur émancipation). Si la méfiance vis à vis du contrôle de l’Etat sur les consciences semble légitime, l’instruction à elle seule n’est pas gage d’émancipation. Par ailleurs éducation et instruction ne s’opposent pas : la première englobe la seconde.

[5] "Ces parents qui disent non au film "Tomboy" à l’école", Dauphiné Libéré, mercredi 11 juin 2014. A noter un fait exceptionnel dans ce quotidien régional : les prénoms des parents qui "témoignent" ont été changés à leur demande. Une faveur rarement accordée à d’autres.

[6] http://www.education.gouv.fr/cid808... « Après une première année pionnière avec les "ABCD de l’Egalité" et sur la base de l’évaluation fournie par l’inspection générale de l’Éducation nationale, le gouvernement a décidé d’engager un plan d’action ambitieux pour l’égalité filles-garçons à l’école. La formation à l’égalité filles-garçons pour les enseignants et cadres de l’éducation nationale sera généralisée. Des séquences pédagogiques enrichies seront préparées par les enseignants à partir d’outils rénovés et simplifiés. L’égalité entre les filles et les garçons sera inscrite dans les projets d’école et d’établissement »

[7] Martine Sorti, inspectrice générale de l’éducation nationale honoraire, Le Monde, 3 juillet 2014.

[8] http://jre2014.fr/

[9] Une vidéo de Farida Belghoul avait été vue 161000 fois le 28 janvier 2014. Aucun tract papier ne peut atteindre une telle diffusion.

[10] Pour des explications claires des concepts de "genre", "théorie du genre", "études de genres" et un décodage limpide de l’utilisation qui en est faîte par les JRE ou la Manif pour tous, on peut lire le texte "Stop à la rumeur : parlons de genre", écrit par Anne-Charlotte Husson, sur http://labogenere.fr/2014/01/stop-a... . L’auteure rappelle très justement en introduction que la polémique autour du genre est née dans les milieux catholiques dès 2011, avec l’introduction du concept dans les manuels scolaires de Sciences de la Vie et de la Terre. Voir aussi le communiqué de l’ARGEF (Association de Recherche sur le Genre en Education et Formation), "Qui a peur de l’égalité entre les sexes ?".

Texte trouvé sur Indymedia Grenoble.

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