L’Union nationale ? Non merci !

Le 16 mars 2015, au Kiosque de la Belle de Mai, Pierre Stambul animait une discussion contre l’idée d’Union Nationale...
Bientôt un an après les attentats de Charlie Hebdo, et avec les suites que cela a eu, il peut être intéressant de relire tout ça, maintenant que nous avons un peu de recul et plus de grain à moudre.

Je suis Charlie. Es-tu Charlie ? Et pourquoi il/elle serait Charlie ? Sommes-nous
Charlie ? Êtes-vous Charlie ? Pas avec n’importe qui !

D’un Charlie à l’autre

Les gens de ma génération se souviennent avec émotion de cette caricature de
Wolinski juste après mai 68.

Le délégué syndical s’adresse à ses troupes :
« Camarades, vous vous êtes mis en grève, c’est pour les salaires hein ? »
(silence)
« C’est pour les conditions de travail ? »
(silence)
« C’est pour la sécu ? »
(silence)
« Enfin, bordel de merde, vous allez dire à votre délégué qui vous aime pourquoi
vous vous êtes mis en grève ? »
« On veut faire la révolution !! »
« La révolution ? Vous êtes fous ! Le gouvernement et le patronat ne voudront jamais
 ! »

Ce n’est bien sûr pas pour cette caricature toujours incroyablement d’actualité que
Wolinski a été odieusement assassiné avec d’autres. Il y a eu plus tard le magnifique « Bal tragique à Colombey, 1 mort » en 1970. Et Charlie Hebdo (le vrai) s’est fantastiquement moqué des flics, des curés, des capitalistes, des bureaucrates, des gouvernements et de tout ordre établi. Les bonnes choses ont une fin. En 1981, Mitterrand signifiait définitivement la fin de la récréation et Charlie disparaissait au milieu du début de l’offensive néo-libérale.
Ce qui est réapparu à partir de 1992 avait le goût et l’odeur de Charlie. Mais, même si Cabu, Wolinski ou Cavanna y étaient à nouveau, ce n’était plus notre Charlie. Par quelle combinaison Philippe Val et Caroline Fourest ont-ils pu s’imposer dans la rédaction et y faire régner une ligne éditoriale dont l’ordre établi n’avait même pas osé rêver ? Val a pris l’habitude de taper sur les dominés. Il a appelé à voter oui au référendum de 2005. Il a viré Siné pour un antisémitisme imaginaire, lui qui n’a jamais manifesté la moindre indignation face à l’occupation et à la destruction de la Palestine. Il a fini logiquement à la tête de France-Inter, nommé par Sarkozy et a achevé son sale boulot en virant Daniel Mermet.

Caroline Fourest, derrière une détestation de toutes les religions, s’est spécialisée dans l’attaque ciblée des musulmans accusés dans leur ensemble de tous les maux : arriération, terrorisme, oppression des femmes, homophobie. En 2012, elle a participé à un débat sur la laïcité avec Alain Finkielkraut à Tel-Aviv (cherchez l’erreur, il n’y en a pas).

Peut-on sérieusement dire que la publication des caricatures de Mahomet était un
simple blasphème ? Ces caricatures venaient d’un journal danois, le Jyllands Posten qui se définit comme « libéral-conservateur » après avoir été autrefois proche du fascisme. Qu’a-t-on dit des caricatures dans les années 30 représentant un rabbin au nez bien crochu les mains pleines billets de banques ? Que c’était du blasphème et que ça faisait partie du droit de critiquer les religions ? Non bien sûr, tout le monde a compris à l’époque le caractère antisémite de telles caricatures. Et surtout le fait qu’elles visaient tous les Juifs, croyants ou pas.
Alors voilà. Par quel anachronisme la rédaction de Charlie-Hebdo a-t-elle pu ne pas
voir que représenter Mahomet avec une bombe signifie « tous les musulmans sont des terroristes » et les stigmatise tous ? Cela ne constitue évidemment aucune « excuse » pour le délire meurtrier de fous furieux qui osent justifier leurs massacres
sanguinaires au nom de l’islam mais bon, j’ai été Charlie il y a bien longtemps et je ne le suis décidément plus. Humoristique ou pas, un racisme est un racisme. Ça vaut bien sûr aussi pour le pseudo humour de Dieudonné qui voudrait nous faire croire qu’il soutient la Palestine en faisant monter le négationniste Faurisson sur la scène ou en dînant avec le chef du groupe fasciste qui a tué Clément Méric.

Marcher pour l’ordre établi ?

Les premières manifestations après le massacre commis à Charlie-Hebdo étaient spontanées et remplies d’émotion. Très vite, le pouvoir a vu quel profit en tirer : inscrire la manifestation géante de protestation dans le camp de la « guerre du bien
contre le mal » concept inventé par Samuel Huntington pour justifier à l’avance les
conquêtes impériales. Dans le « camp du bien » et en tête du défilé, il y avait d’authentiques criminels de guerre : Nétanyahou, Lieberman et Bennet qui auraient dû depuis longtemps être emprisonnés pour les massacres commis à Gaza l’été dernier. À leur côté, quelques fleurons de la Françafrique comme Ali Bongo. Dans un contexte de stigmatisation des musulmans, Hollande et Valls ont trouvé le bon islam : celui de l’Arabie Saoudite. Hollande est allé aux obsèques du roi Abdallah qualifié de grand souverain. La présidente du FMI, Christine Lagarde en a même rajouté une couche en affirmant sans rire que le défunt était un grand « ami des femmes ».

Depuis plus d’un siècle, l’Occident s’est allié au pire courant obscurantiste, féodal, esclavagiste et patriarcal, celui des Wahhabites. Grâce au pétrole, ces féodaux sont immensément riches. Ils ont financé et armé les millénaristes d’Al Qaida, de l’Etat Islamique ou de Boko Haram. Les impérialistes ont multiplié les expéditions armées en Afghanistan, en Irak, en Libye ou au Mali en provoquant partout le chaos et en favorisant l’essor de ces groupes meurtriers.

Sommes-nous partisans de « l’axe du bien » des démocraties occidentales contre les
barbares de « l’axe du mal » ? Non, ces guerres ne sont pas les nôtres. Cabu, Charb et Wolinski auraient éclaté de rire en voyant Sarkozy et Hollande à leurs obsèques ou en entendant les cloches de Notre Dame.
La récupération faite après l’attentat a été obscène. Le pouvoir a été jusqu’à traiter comme des terroristes des gamins qui n’ont pas respecté la minute de silence ou un enseignant (Jean-François Chazerans à Poitiers) qui avait ouvert le débat avec ses élèves.

Petite histoire de l’Union Nationale (ou Sacrée).

Avant 1914, tous les partis socialistes avaient juré que jamais il n’y aurait la guerre et qu’ils mobiliseraient le mouvement ouvrier pour l’empêcher. Non seulement ils ne l’ont pas fait, mais ils ont participé au délire nationaliste qui a provoqué des millions de morts. En Allemagne, cette Union Nationale explique la participation active des sociaux-démocrates à l’écrasement de la révolution de 1919 avec l’assassinat de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. En France, le sang de Jaurès n’était pas encore sec que nos « socialistes » votaient les crédits de guerre et vociféraient avec le mot d’ordre stupide et meurtrier : « à Berlin ».
Cet effondrement moral avait commencé bien avant. Au nom du « patriotisme » censé unir le patron et l’ouvrier, d’anciens Communards avaient rallié le camp de la réaction. Rares avaient été les socialistes à comprendre la nature du colonialisme.
Beaucoup acceptaient l’idée que « l’Occident apportait la civilisation à des peuples
moins développés ». Louise Michel, qui a fraternisé avec les Kanaks lors de sa déportation, est une exception. Au moment de l’Affaire Dreyfus, des socialistes comme Jules Guesde estimaient que le mouvement ouvrier n’avait pas à se préoccuper d’une affaire qui ne le concernait pas. Guesde sera plus tard le plus ardent défenseur de « l’Union Sacrée ».

En un siècle, cette union aura fait bien des ravages. Union Sacrée derrière Pétain
(à l’exception de quelques courageux députés) pour vendre la France à l’occupant nazi et conjurer la peur des patrons au moment du Front Populaire. Après guerre, Union Nationale pour mener les sales guerres coloniales et créer la Vème république.
Dans d’autres pays, il est devenu tellement évident que les partis de gouvernement mènent en gros la même politique que les gouvernements d’union nationale se succèdent (Allemagne, Autriche, Belgique, Italie, Israël …).
Hollande et Valls n’ont rien inventé. Mais ceux de Charlie-Hebdo ou les victimes de l’attentat antisémite de la Porte de Vincennes méritaient mieux que ce pseudo consensus obligatoire.

À propos, on est en guerre contre qui ? Ah oui, les musulmans !

L’Union Nationale, c’est devenu la chasse à tout ce qui est bronzé et est censé être un terroriste en puissance. C’est l’injonction permanente : « vous n’êtes pas Charlie ? Alors vous êtes un ennemi de toutes nos valeurs : la république, la démocratie, la laïcité ». C’est l’exigence pour les musulmans : « ressemble-nous et tais-toi ». L’Union Nationale, c’est toujours plus de lois sécuritaires, ce sont des prisons bien remplies et des camps de Roms déménagés. Ce sont des lois ou des circulaires spécifiques comme l’interdiction pour les mamans « pas comme les autres » d’accompagner les sorties scolaires.
L’Union Nationale, c’est l’austérité, la précarité et le chômage massif ad vitam eternam puisque, depuis Margaret Thatcher, tout le monde doit bien être persuadé qu’il n’y a pas d’alternative. L’Union Nationale, ce sont les expéditions militaires
incessantes chez tous ces « sauvages » qu’on vient sauver de la barbarie en leur
amenant le chaos. L’Union Nationale, ce sont les dirigeants de tous nos grands partis se prosternant au repas du CRIF et soutenant inconditionnellement toutes les exactions israéliennes.

Une certaine gauche n’a toujours pas compris que la haine du musulman a remplacé
l’antisémitisme d’autrefois dans la désignation du bouc émissaire. Elle n’a pas compris que la laïcité, c’est une valeur extraordinaire qui doit permettre le « vivre ensemble dans l’égalité des droits » et pas la désignation des croyant-e-s comme l’ennemi à abattre. Elle n’a pas compris qu’invoquer sans arrêt la république et la laïcité pour mieux stigmatiser (au hasard) les plus dominé-e-s est inacceptable. Elle n’a pas compris que quand une bonne partie du prolétariat vivant en France ne bénéficie plus de l’état de droit et connaît quotidiennement discrimination au travail et au logement ou contrôle au faciès régulier, on ne peut qu’être solidaire. 60% des personnes en prison en France sont « d’apparence musulmane » (pour reprendre les perles sarkozyennes).

L’antiracisme signifie l’égalité des droits sans condition. Il ne peut être accompagné d’aucune injonction à effacer son identité.
Bref, une certaine gauche reproduit ce qu’a fait Jules Guesde il y a plus d’un siècle et qui l’a amené à trahir tout ce qu’il était censé défendre en prônantl’union nationale.

La seule union qui a un sens, c’est celle des opprimé-e-s contre les ravages du
capitalisme.

Pierre Stambul

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