La guerre d’Algérie et les politiques urbaines (1/3)

L’empreinte de la décolonisation sur les quartiers Nord : de Felix Pyat au Petit Séminaire, cités de transit et copropriétés entre continuum colonial, ségrégation sociale et stratégies de contournement. Première partie : La guerre d’Algérie et les politiques urbaines.

A travers l’analyse de l’histoire de deux cités construites dans les années 50 à Marseille, la copropriété de Felix Pyat et la cité de transit du Petit Séminaire, cet article analyse quelques aspects de l’impact spécifique de la mémoire de l’Algérie coloniale et de la décolonisation, dans la production de ce territoire que l’on nomme « les quartiers nord ». Le montage sonore retrace quant à lui quelques bribes de l’histoire du Petit Séminaire et des luttes et pratiques de solidarités dont cette cité fût le théâtre.

La deuxième guerre mondiale s’achève sur un champs de ruine qui fait place à une crise du logement. D’importantes opérations de rénovation urbaine et de construction de grands ensembles viendront répondre à cette crise autant que relancer l’économie au niveau national, amorçant un tournant décisif dans l’histoire des politiques urbaines françaises.

Entre 1953 et 1960, un grand nombre d’études portant sur « la participation des entreprises à l’effort de construction » et sur les retombées économiques, sont ainsi commandées par les chambres de commerce et de l’industrie, influençant les décisions gouvernementales pour soutenir la croissance économique de ce secteur [1]. En 1953 est voté le premier plan de construction d’habitation à loyers modérés, le plan Courant, du nom du ministre de la reconstruction. Le but de ce plan est de favoriser l’édification rapide et massive de logements. Les propriétaires ou acquéreurs de terrains qui s’engagent à construire des logements répondant aux critères définis par le plan, dont celui d’être revendus ou loués pour des sommes peu importantes, se voient attribuer des avantages. Parallèlement, entre autres mesures, le plan Courant met en place une épargne-construction à taux réduit, qui encourage les populations à faible revenu à investir dans l’immobilier [2]. En 1954, à la suite de l’appel de l’Abbé Pierre, l’État se lance dans un programme de construction d’habitations à loyer modérés. Cette opération de construction de grande envergure sera nommée « opération Million », les frais de construction des immeubles étant réduits à un million de francs. [3] En parallèle de ce contexte, les protectorats français deviennent indépendants, amorçant un mouvement de décolonisation. Dès 1955, anciens fonctionnaires, familles de français, d’italiens, de maltais, d’espagnols, installés au Maroc et en Tunisie depuis une ou deux générations, viennent grossir les rangs de l’immigration. A cela s’ajoute l’arrivée massive de Français d’Algérie dès 1960 (600 000 rien que pour l’année 62), ainsi que de travailleurs parfois recrutés sur place par les grandes entreprises françaises. A Marseille le nombre d’habitants augmente de façon exponentielle : 650 000 en 1945, 773 000 en 1963, 891 000 en 1968, 961 000 en 1975.

Face à cette situation, qui aggrave les conditions d’un marché du logement déjà saturé, on construit des grands ensembles. La plupart des « cités » suburbaines marseillaises seront ainsi édifiées entre 1955 et 1964. Dans leur ensemble, les promoteurs bénéficieront d’aides et de subventions de l’État pour assurer leurs chantiers. La cité du Petit Séminaire sera construite dans le cadre de l’opération « Million », entre 1958 et 1960. Les promoteurs des copropriétés « Kallisté », « Bellevue » et « Rouvière », dont les constructions commencent respectivement en 1954, 1955 et 1961, bénéficieront tous trois des avantages du « plan Courant, acquérant les terrains pour une somme réduite, bénéficiant de primes à la construction et de prêts à taux réduits.

Si le développement accéléré des grands ensembles, qui forment aujourd’hui le paysage des banlieues marseillaises, est directement lié à la gestion de l’arrivée massive de rapatriés, la population résidant dans ces « quartiers nord » ne restera pas « pied-noirs » très longtemps. Dès le milieu de années 70, l’image des quartiers nord est celle de territoires inaccessibles, relégués aux limites de la zone urbaine, où se concentrent une population immigrée. La question est alors comment et pourquoi s’est opéré ce transfert de population ? Résultat d’un enchevêtrement entre politiques urbaines, réalités sociales et trajectoires individuelles, la production de l’espace est toujours au cœur d’une réalité historique dans laquelle se confrontent enjeux sociétaux et stratégies individuelles et collectives. A Marseille, il semble que l’un des versant de cette réalité historique soit celle de la guerre d’Algérie et de la décolonisation. Une histoire dont la mémoire influence et structure les réponses aux enjeux de gestion du territoire et de la population, les stratégies personnelles de survie et les choix de vie, mais aussi la production symbolique d’un espace suburbain qui ne tarde pas à être traversé par un continuum colonial. A Marseille, les territoires des quartiers nord portent l’empreinte de cette mémoire coloniale et de cette histoire de la décolonisation.

A travers l’analyse du devenir de deux cités construites dans ce contexte, Felix Pyat et le Petit Séminaire, qui n’ont pourtant au départ rien de commun, puisque l’une est une copropriété, et l’autre une cité de transit, nous voudrions mesurer et analyser les impacts spécifique de cette mémoire de l’Algérie coloniale et de la décolonisation, dans la production de ce territoire que l’on nomme « les quartiers nord ».

L’empreinte de la décolonisation au cœur de l’urbanisme fonctionnaliste à Marseille

Relancer l’économie marseillaise « grâce » à la crise du logement

Relancer l’économie par le BTP et l’immobilier (ex Felix Pyat/copro et les nombreux HLM)

Dans le contexte de la crise du logement qui succède à la seconde guerre mondiale, la question du relogement des rapatriés est une affaire d’état. Pour faire face à cette situation de crise, l’État vote un « programme spécial rapatriés » en 1962. Ce programme impose, dans certains départements, un quota de réserve de 30 % des logements en location pour les rapatriés. D’importantes aides à la construction, l’aménagement, la répartition et l’équipement de locaux destinés à l’habitation, sont octroyées aux propriétaires qui consentent à loger des rapatriés. Ces aides prennent la forme de prêts à taux réduits, de subventions et d’exonération d’impôts. Elles peuvent atteindre 10 000 francs par logement et 2 500 francs par pièce rendue habitable [4] « (rappelons que nous sommes en 1962 et que le SMIG– salaire minimum interprofessionnel garanti – est alors de 313 francs mensuels) » (Yann Scioldo-Zürcher, mars 2012).

Dans les Bouches-du-Rhône, beaucoup de sociétés HLM et propriétaires bénéficient de ces prêts spéciaux encadrés par le « programme spécial rapatriés ». De nombreux documents provenant des archives des services de l’urbanisme de la préfecture [5], disponibles aux archives départementales, suivent ainsi l’avancement des travaux de logements réservés aux rapatriés, attestant de la construction de la majorité des grands ensembles de la région dans le cadre de ces programmes. Qu’il s’agisse des quartiers Nord et Sud de Marseille [6], mais aussi d’Aix-en-Provence, de Marignane, de Vitrolles, de Salon et de Arles, nous constatons, à la lecture de ces documents, que nombres de cités qui composent la spécificité des paysages suburbains de la région sont érigés durant cette période, grâce à l’obtention de ces aides.

Pour le secteur immobilier l’arrivée des rapatriés est une véritable aubaine. Entre 1962 et 1964, ce sont plus de 5547 logements qui reçoivent des aides de l’État et bénéficient d’avantages fiscaux [7]. Avec une moyenne de 10 000 francs par logement réservés aux rapatriés, construits ou rénovés, se sont plus de 55 470 000 francs qui sont injectés dans ce secteur de l’économie. La région voit ainsi se multiplier les promoteurs immobiliers, qu’il s’agisse de partenariat public-privés (société HLM de Marseille, Logirem, Sogima, Marseille-habitat…), ou de propriétaires particuliers regroupés en SCI (Parc Bellevue, Corot, la La Kalliste, la Rouvière…).

Le secteur de l’immobilier n’est pas le seul à profiter de cette situation particulière. L’économie du BTP va elle aussi connaître un formidable essor, devenant, si l’on en croît Alessi Dell’Umbria, l’élément moteur du capitalisme local pendant une vingtaine d’année : « Pendant une vingtaine d’années, le secteur du BTP (bâtiments et travaux publics) allait constituer l’élément moteur du capitalisme local, tandis que s’accélérait la décadences des industries traditionnelles » (Alessi dell’Umbria, 2008,p27).

Une reconversion de la bourgeoisie marseillaise

Dans ce contexte, le BTP a un double avantage. D’un côté il demande un investissement de capitaux de départ plus faible que le secteur industriel. D’autre part, les techniques nouvelles de construction en béton demande beaucoup moins de compétences techniques et permettent facilement l’emploi d’une main d’œuvre non qualifiée (Alessi dell’Umbria, 2008,p25). Cela facilite la reconversion d’une bourgeoisie industrielle qui ne survit pas forcément à la délocalisation massive des usines vers le bassin industriel de Fos-sur-Mer. Idem pour la bourgeoisie négociante dont le commerce dépendait des territoires colonisés. « Dès le début des années 1960, tandis qu’une famille de savonniers ouvrait une agence immobilière dans le centre-ville, apparaissaient plusieurs sociétés d’investissement ayant pour but de regrouper les capitaux des vielles familles industrielles et de les orienter vers des opérations immobilières. » (op.cité, p27). Dans un même mouvement, la bourgeoisie traditionnelle marseillaise valorise les domaines fonciers dans lesquelles elle a toujours placé une partie de ses capitaux, en encourageant les projets d’urbanisation des collines qui entourent la ville, à grand renfort de vente de terrains et d’achat de parts dans les sociétés immobilières. En d’autre termes, « ces terrains avaient assuré un revenu grâce au vin, ils l’assureraient désormais grâce au béton » (Ibid). La plupart des bastides cèdent ainsi la place aux ensembles résidentiels ou aux barres de HLM. 

Les entreprises Fournier-Ferrier, sont l’une des première société marseillaise à se lancer dans l’aventure immobilière. Concepteurs de la marque Le Chat, une lessive qui s’exporte à l’internationale, les entreprises Fournier-Ferrier possèdent l’une des plus grande savonnerie d’Europe, située au 143 rue Félix Pyat dans le 3ème à Marseille. En 1955 l’usine est démantelée et la marque Le Chat vendue à une société étrangère. Les établissements Fourrier-Ferrier deviennent le groupe immobilier Fournier-Ferrier et ils annoncent la construction d’une « copropriété nouvelle génération : le parc Bellevue » (Marie d’Hombres et Blandine Scherer, juilllet 2012). Comme en témoigne M. Mejoub, l’un des habitant du Parc Bellevue depuis la première heure, propriétaire d’un petit appartement et président de l’association des locataires, la cité Bellevue est une cité plutôt « haut standing » au départ : « Pour acheter un appartement ici il fallait vraiment avoir de l’argent. Parce que les logements ici ils coûtaient 50000 francs à l’époque. Là-bas, à Michelet ils coûtaient 30000 francs. Ils étaient plus cher ici qu’à Michelet.(…) la Rouvière c’était encore moins cher. (…) à Michelet, les petits immeubles à deux étages, ils coûtaient 30000 francs. 3 millions ancien. Ici 50 000 francs. 5 millions ancien. Et ici ça c’est dégradé et là-bas ça coûte 700 000 euros, 8000 000 euros. » [8]

Dans la même veine, la construction du parc de La Kalliste, livrée en 1958, sera piloté par une société anonyme de particuliers financée par « les capitaux de sociétés indochinoises de bois, rapatriés en 1954 » [9].

Une relance économique « investie » par la municipalité

Comme pour la Rouvière (à vérifier), c’est un proche de Gaston Defferre qui est chargé de réaliser le projet de construction du parc Bellevue. Il s’agit de l’architecte René Egger, qui témoignera des années plus tard : « On n’avait jamais mis en place un tel programme de reconstruction. On ne construisait plus du tout comme par le passé, c’était vraiment l’usine » [10]. Pour lui, c’est le début d’une longue collaboration avec une municipalité très engagée dans le soutien au développement de cette économie immobilière. Une municipalité dont le poste d’adjoint à l’urbanisme est constamment occupé par des élus de la droite libérale de 1953 à 1976, d’Alexandre Chazeaux à Jean-Claude Gaudin, et qui hésite rarement à faire pression sur autorités compétentes pour appuyer la réalisation de projets.

En juin 1955, par exemple, une commission extra-municipale du plan d’aménagement intercède lourdement auprès des autorités préfectorales et départementales, afin d’obtenir les dérogations nécessaires à l’octroi d’un permis de construire pour le Parc Bellevue. Les services d’urbanisme des autorités préfectorales ont en effet émis un avis défavorable, compte tenu de la hauteur non réglementaire des constructions prévues. De même pour les autorités sanitaires départementales, qui considèrent la proximité avec des usines de retraitement des huiles usées non conforme aux règles d’hygiène. Après avoir écris de nombreux courriers et avoir requis le concours du ministre de la construction et du logement, la commission extra-municipale finit par obtenir les dérogations et agréments nécessaires, arguant de l’argument que « la réalisation est intéressante, les logements à construire (économiques et familiaux, avec primes Plan courants à 1000fr) pouvant servir aux ouvriers travaillant dans les ports. » [11].

Réorganiser le territoire marseillais d’après l’empreinte structurelle de la décolonisation : vers un urbanisme fonctionnaliste

Le grand Plan d’aménagement de Marseille

Les mouvements de décolonisation vont avoir un impact économique sur le territoire Marseillais, tant en terme d’accueil et d’emploi des rapatriés, qu’en terme de reconversion d’une industrie liée à l’activité portuaires et à l’exploitation des matières premières coloniales (huiles, coton…). Si cette reconversion nécessaire est un inconnu effrayant et lourd d’enjeux et de conséquences, elle est aussi une aubaine à saisir pour une municipalité qui se préoccupe des questions d’aménagement du territoire depuis les années 50. En effet, sous l’impulsion de Defferre, la municipalité s’est engagée dans une politique de « Grand-Travaux », censés réorganiser de fond en comble la métropole marseillaise. Dans un article paru dans Le Provençal le 27 février 1965 Defferre explicite son ambition de faire de Marseille une métropole au rayonnement européen en établissant une liaison entre nord et sud pour que le port de Marseille puisse jouer un rôle dans le développement de l’Europe. Pour faire en sorte que cette ambition devienne réalité, Defferre en appelle à l’État et aux finances publiques. « Marseille a été la première ville de France à obtenir que son plan soit pris en considération par le commissariat au plan. Depuis notre exemple, ayant été considéré comme une réussite, d’autres villes ont été invitées à nous imiter. » Ainsi, le modèle marseillais devient très vite un modèle français d’aménagement de tous les centres urbains. Le 6e plan quinquennal (1971-1975) accordera une place importante aux questions de la métropole et de l’aménagement du territoire pour les villes, étendant ce phénomène non plus seulement aux grandes villes, mais également aux villes de taille moyenne.

Pour Gaston Defferre, la décolonisation peut donc agir comme un facteur de promotion et d’accélération de la réorganisation de Marseille, de sa « métropolisation ». D’un côté les plans de construction massives de logement vont permettre de relancer l’économie du BTP et du logement, tout en réorganisant le logement des ouvriers aux périphéries, via la constructions de grands ensembles dont les infrastructures routières seront essentiellement reliées aux secteurs de production économique (port et industries des 13,14,15ème avec les rocades). De l’autre, surfant sur les inquiétudes politiques gouvernementales liées à la décolonisation, cet accueil de rapatriés sera l’occasion d’obtenir des aides et subventions de l’état, qui participeront à relancer l’économie, en finançant cette politique de grand-travaux. Dans un article intitulé « Marseille et le problème des rapatriés », paru dans l’hebdomadaire « le Soir » en 1962, Gaston Defferre exprime cette aubaine paradoxale que représente l’accueil des rapatriés d’Algérie : « Si d’ici quelques années nous n’avons pas réussi à attirer à Marseille et dans notre région des industries nouvelles, notre situation risque d’être dramatique. Si, au contraire, tous nos projets prennent corps, nous pourrons devenir la Californie française. La présence des rapatriés peut nous aider à gagner cette partie. Ils nous apportent un argument supplémentaire pour exiger de l’État l’appui et l’aide dont nous avons besoin pour développer Marseille et sa périphérie et ainsi leur procurer du travail, des emploi ».

Marseille devient ainsi, en quelques années, la ville la plus subventionnée de France, « dans la mesure où ses investissements correspondaient aux orientations définies par l’État en matière de politique urbaine, et aussi celle où la Caisse des Dépôts et Consignation intervenait le plus. » [12].

De nouvelles formules administrativo-juridique pour gérer/ la transformation économique des territoires/la réorganisation économique et spatiale de la ville

Le mouvement de décolonisation et l’urgence du relogement des rapatriés va également permettre de mettre en place au niveau national un encadrement juridique qui laissera plus de place aux décisions des autorités territoriales ou nationales quant à l’occupation des sols et leur exploitation. Un décret du 31 décembre 1958 crée par exemple la notion de Zone à Urbaniser en Priorité (ZUP), qui permet de renforcer la planification et le financement d’équipements et de logements dans des zones que les agglomérations auront décidé d’investir avec des programme de construction de logements. Dans la suite des ZUP, seront créées les Zones d’Aménagement Différées (ZAD), qui permettent aux municipalités d’exercer un droit de préemption sur certains terrains désignés comme futures ZUP. En juin 1961, une loi relative au droit de préemption dans les ZUP et dans les ZAD sera votée à l’assemblée nationale. Cette loi accorde aux collectivités territoriales un droit de préemption et d’expropriation sur tout bien immobilier situé sur ces territoires. Dans l’article « Marseille et le problème des rapatriés », Defferre annonce que la municipalité va utiliser cette loi pour réquisitionner des terrains appartenant à une société HLM, afin d’y faire construire d’autres logements HLM, et ce quelques mois à peine après la parution du décret.

Prétendument mises en place pour lutter contre la spéculation immobilière face à la pénurie de logement, ces décrets permettent en réalité aux collectivités une plus grande liberté quant à leurs chantiers de transformation urbaine. En effet, l’heure est à l’aménagement du territoire. Derrière ce concept très en vogue à l’époque, se manifeste l’idée d’organiser le territoire en fonction de pôles de production économique auxquels sont articulés des zones d’habitations qui fournissent la main d’œuvre nécessaire à faire fonctionner les entreprises. Grace à ces décrets, les municipalités vont pouvoir redessiner le territoire pour le rendre plus « performant », faisant fît des usages et occupations qui préexistent à leurs plans. Concrètement cela va se traduire par des plans de préemption sur des quartiers entier (dont celui aujourd’hui appelé Euromed II, sur lequel se situe la cité « Bellevue », plus communément appelé Félix Pyat). Empêchant les propriétaires de revendre leurs logements, et faisant inexorablement augmenter le prix des taxes d’habitation, ces plans de préemption vont permettre la liquidation de certains quartiers ouvriers de Marseille.

Par ailleurs, l’investissement de la municipalité dans la planification de l’occupation des sols va également permettre le développement des sociétés d’économies mixtes liées à l’immobilier. Ces établissements réunissant des capitaux privés et publics fructifient dans les années 60. A Marseille (comme dans d’autres agglomérations de France), cette expression juridique permettra à la municipalité de devenir un partenaire de la bourgeoisie locale reconvertie dans le secteur immobilier. Ce sera le Syndicat mixte d’équipement de Marseille (SMEM) qui servira de modèle aux autres partenariat public-privés. Associant la ville (qui détient 55 % du capital) et la Chambre de commerce, ainsi que la Caisse des dépôts et la Caisse d’Épargne qui interviennent comme partenaires financiers, le SMEM aura en charge l’équipement et la vente des terrains à bâtir et des lotissements industriels.

Construire un territoire fonctionnel sur les bases d’une ségrégation urbaine : l’édification des quartiers nord

La construction de nombreuses zones résidentielles et de grands ensembles, en lien avec la décolonisation de l’Algérie, va profondément modifier le visage de la ville. Dans les quartiers sud où se construisent de nombreuses résidences réservées à l’accueil des rapatriés, le prix du mètre carré augmente. Les industries qui se concentre dans ces quartiers, dont certains sont populaires (la Vielle-Chapelle, Pont-de-vivaux, la Pointe-Rouge ou le Mont Redon), vont devoir déménager pour faire face à cette augmentation. « Le déchaînement de la spéculation finit par rendre les terrains inabordables pour l’industrie, contrainte de s’exiler hors du territoire communal : en 1978, le mètre carré de terrain équipé se vendait à 250 francs à Marseille, contre 130 francs autour de la mer de Berre et 120 francs à Fos. Nombres de sociétés installées à Marseille cédèrent à la tentation de déménager les usines pour réaliser de belles plus-values en revendant les terrains » (Alessi dell’Umbria, 2008, p29). Dans un même mouvement, les ouvriers sont également contraints de déménager, à la fois pour suivre leur entreprise, mais aussi parce qu’ils ne peuvent supporter la hausse du niveau de vie dans leur quartiers. Peu à peu les quartiers sud deviennent le lieu de résidence des classes moyennes et aisées, tandis que les quartiers nord abritent les ouvriers. « A l’exception du quartier de Belsunce , dans le premier arrondissement, les ouvriers allèrent se concentrer dans les 13e, 14e, 15e, et 16e arrondissement au nord et à l’est où furent construits 90 % des HLM, comme l’avait voulu le plan de 1959. »(Alessi dell’Umbria, 2008, p41). Militante du collectif du 5 novembre, Badra, habite les quartiers nord. Elle qui a grandi au Petit Séminaire, n’a pas de mal à évoquer cette fracture entre quartiers nord et quartiers sud [13]. Selon elle, le label « Marseille ville cosmopolite » est un mythe bien loin des réalités de la segmentation urbaine :« D’abord il n’y a pas de cohabitation avec des communautés puisque la ville a été construite de manière ségrégée. Puisque t’as les quartiers sud avec les bourgeois « classicos » marseillais. Les quartiers nord avec les arabes et les noirs. Et au milieu ceux qui sont un peu plus bobos. »

Ainsi, le zonage de Marseille entre quartiers nord et sud semble à la fois le résultat d’une spéculation immobilière alimentée par les phénomènes de regroupements de rapatriés sur les territoires sud, et à la fois celui d’une planification urbaine élaborée par la municipalité en partenariat avec des entreprises, qui érige la ségrégation comme système d’organisation performative des territoires.

Prochaine partie la semaine prochaine :

Notes :

[1Archives de la CCI Marseille

[2Voldman Daniel, « Vote du plan Courant de construction d’habitations à loyer modéré », https://francearchives.fr/fr/commemo/recueil-2003/39082

[4« État Récapitulatif au 31 juillet 1963 des mesures prises pour faciliter le logement des rapatriés » Archives départementales des Bouches-du-Rhône, carton 12 o 1791, fond 12 o 2 2652.

[5Archives départementales, fond 12 o 2 2652, intitulé « Urbanisme :lotissement (1925-1940), reconstruction, association syndicale li, préfecture – 1896-1974 », cartons 12o1791 et 12o1792, qui contiennent des mesures prises pour faciliter le relogement des rapatriés dans le département des Bouches-du-Rhône : programmes spéciaux de construction de logement HLM et affectation de ces logements, conditions d’obtention des primes, prêts et subventions pour la construction et l’aménagement de locaux d’habitation destinés aux rapatriés et conditions dérogatoires d’obtention de ces aides, conditions d’obtention des prêts pour l’accession à la propriété privée, détail des conventions-type de location, encadrement juridique des réquisitions.

[6La Castellane-St Henry, le Merlan-la Cerisaie, ND des Grâces, La Busserine, Frais-Vallon, la Marine-St-Barthélémy, St Loup-St Thys, St-Louis, lew Aygalades, le Petit Séminaire, St-Jean du Désert, la Grande-Bastide, Parc Kalliste- ND Limite, Parc Corot St-Just, Parc Sévigné-Bd Michelet, la Rose-le Clos, la Blancarde, Ste-Anne, La Sauvagine-St Jérôme, pour n’en citer que quelques unes.

[7Archives départementales, fond 12 o 2 2652, intitulé « Urbanisme :lotissement (1925-1940), reconstruction, association syndicale li, préfecture – 1896-1974 », cartons 12o1791, communication du 27.07.1963 du ministère de la reconstruction à la préfecture des Bouches-du-Rhône, relatif aux programmes spéciaux de logements pour les rapatriés et à l’état des réservations.

[8Propos recueillis le 25 février 2020 à Marseille.

[11Archive Départementales , carton 165 w 53, « agrément de principe pour la construction du groupe d’habitations des établissements Fournier-Ferrier, datant du 29 juin 1955. », « demande de dérogation de hauteur pour le groupe immobilier Fournier-Ferrier, datant du 11 juin 1955 », « arrêté préfectoral du 22 juillet 1955 accordant une dérogation aux dispositions du règlement sanitaire départemental ».

[12Alessi dell’Umbria, « Le paysage contemporain de la ville de Marseille, Aux origines de l’avant-dernière destruction (1960-2005) », op.cité, p27

[13Entretiens recueillis les 12 et 24 février 2020 à Marseille

PS :

Bibliographie

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