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Les violences sont permanentes sur l’île de Lesbos (avril-mai 2018)

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Il y a quelques mois déjà, nous publiions un article sur la situation d’extrême tension rencontrée par les exilés bloqués dans les hotspots des îles de la mer Égée au cours de l’été 2017. Force est de constater que depuis lors, aucune amélioration n’est à signaler, aucune réponse positive n’a été accordée aux multiples revendications des exilés...

Malgré une mobilisation constante et des campagnes de solidarité résonnant parfois bien au delà des frontières grecques, l’horizon de milliers de personnes demeure réduit à un quotidien évoluant entre conditions de vies sordides et violences multiples. Face à l’angoisse suscitée par des procédures administratives désespérément longues et à la crainte permanente des renvois, la répression policière épaulée par l’appareil judiciaire punitif est l’unique réponse apportée par les autorités leur permettant d’étouffer toute contestation.

Le procès des 35 de Moria

Le 20 avril 2018, débutait au tribunal de l’île de Chios le procès des 35 exilés arbitrairement arrêtés dans le camp de Moria à Lesbos le 18 juillet 2017 suite à une manifestation à l’extérieur d’un bureau de l’EASO [1]. Alors qu’aucun élément tangible n’a été apporté tout au long de ce procès se déroulant sur une semaine, les trois juges et les quatre jurés ont unanimement déclaré coupables de violences sur des fonctionnaires de police 32 personnes parmi les 35 accusés. Ce manque de preuves accablant a même été confirmé par des témoins de la police qui ont déclaré que les prévenus arrêtés dans le camp de Moria l’ont été simplement parce qu’ils y étaient présents après la fin des affrontements entre des exilés et la police anti-émeute [2]. Le procès de Chios comportait d’autre part de graves problèmes de procédure, notamment une absence de traduction durant la majeure partie du procès et un temps très limité accordé aux accusés et aux témoins de la défense pour présenter leur version des faits.

Le verdict de culpabilité a été porté en appel par les 32 prévenus, qui ont été condamnés à 26 mois de prison avec sursis. Cette sentence est d’autant plus disproportionnée qu’elle est de 19 mois plus longue que les 7 mois recommandés par le procureur à l’issue de la procédure. Mais comme les 32 coupables sont admissibles à une peine de prison avec sursis, après neuf mois de détention, les prévenus devraient théoriquement être libérés.

Le jeudi 10 mai pourtant, sept personnes parmi celles reconnues coupables sont menacées d’expulsion. Leur demande d’asile a été refusée, et, après plus d’un an de traitement déshumanisant dans le camp de Moria, l’attaque violente de la police suivie de neuf mois d’emprisonnement, elles risquent d’être envoyées en prison en Turquie puis probablement expulsées vers les pays qu’elles ont fui. En outre, trois ont porté plainte contre la police pour les violences subies lors de leur arrestation en juillet, et une enquête en cours est ouverte par le procureur contre la police, pour laquelle tous les sept sont des témoins importants. Leur expulsion violerait non seulement leur droit à un procès plus équitable, mais assurerait l’impunité continue de la police dans la politique de répression violente exercée dans les hotspots grecs.

Grâce aux efforts coordonnés des collectifs de soutien et d’avocats mobilisés dans le cadre de la campagne “free the moria 35”, l’expulsion a pu être empêchée pour permettre l’examen de leur demande ultérieure de protection internationale. Deux autres détenus ont également été libérés la veille de cette tentative d’expulsion. Au final, 24 des 35 accusés de Moria demeurent incarcérés, malgré l’absence de motifs légaux pour les détenir.

La répression comme réponse à toute contestation

Le cas des 35 accusés de Moria ne peut s’appréhender que dans un cadre répressif généralisé et déterminé, il n’est pas un fait isolé. La décision de la cour de Chios rendue pour les 35 de Moria intervient seulement quatre jours après les arrestations du 23 avril 2018 portant contre 122 personnes – principalement afghanes – qui manifestaient pacifiquement à Mytilène. Ceux-ci avaient quelques jours plus tôt, le 17 avril, organisé une marche spontanée depuis le camp de Moria jusqu’à la place Sappho au centre de Mytilène. L’un des réfugiés du camp se trouvait depuis la veille entre la vie et la mort à cause du manque d’assistance médicale fournie, aucun médecin n’ayant pu être trouvé et l’ambulance appelée n’arrivant pas. Les manifestants décident alors d’occuper la place en signe de protestation, mais le 22 avril au soir, ceux-ci sont violemment attaqués par une foule fasciste d’environ 200 personnes. L’attaque dure une bonne partie de la nuit sous le regard complice de la police, et lorsque celle-ci se décide enfin à intervenir le lendemain, c’est pour forcer les exilés à quitter la place et retourner dans le camp. L’ensemble des personnes présentes refusent alors de se soumettre aux ordres de la police et sont arrêtées puis détenues au poste de police pour occupation de l’espace public.

Vendredi 11 mai 2018, c’est au tour de 10 autres personnes d’être déférées devant la Cour de Chios. Le 10 juillet 2017, quelques jours seulement avant que les 35 accusés de Moria ne soient arrêtés, une manifestation éclate au camp Moria en réponse au rejet des demandes d’asile et à la détention systématique des demandeurs d’asile à Lesbos. La police de Moria riposte en attaquant la foule avec des gaz lacrymogènes et quelques containers d’associations humanitaires sont incendiés. Les arrestations dans cette affaire ont lieu des semaines après les événements, et ne sont pas arbitraires comme dans le cas des 35 de Moria. Parmi les personnes poursuivies, certaines étaient connues pour aider les gens à réclamer leurs droits. Le message à lire derrière cet acharnement ciblé est que tous les efforts des exilés pour s’organiser et protester contre le système coercitif des hotspots seront réprimés [3].. Le procès des 10 a été finalement reporté au 16 mai.

Politique restrictive et confinement des exilés

L’entrave à la circulation imposée aux exilés arrivant sur les îles de Lesbos, Rhodes, Chios, Samos, Leros et Kos fait partie intégrante de la politique mise en place par le gouvernement grec pour mener à bien les termes de l’accord conclu entre l’Union européenne et la Turquie le 18 mars 2016. Dans sa décision du 17 avril 2018, le Conseil d’État déclarait que la politique d’endiguement de la Grèce n’avait aucune base légale et qu’il n’y avait pas de raisons impératives en droit européen et en droit grec justifiant les restrictions à la liberté de circulation des demandeurs d’asile. Il a ordonné l’annulation de la décision administrative imposant les restrictions permettant ainsi la libre circulation des demandeurs d’asile arrivant sur les îles suite à la publication du jugement.

Le gouvernement a immédiatement pris des mesures pour contourner cette décision [4] : le 18 avril, le ministre de l’immigration a nommé un nouveau directeur pour le service d’asile. Le 19 avril, un nouveau projet de loi a été déposé sur l’immigration et prévoit la restauration des restrictions géographique à la liberté de circulation. Le 20 avril, le nouveau directeur du service d’asile a pris la décision de suspendre la possibilité de mouvement dans le reste de la Grèce, et, à partir du 21 avril, le service d’asile grec a rétabli la restriction des déplacements des exilés limitée aux îles. Le projet de loi est en cours de discussion et sera débattu par l’ensemble du parlement dans les semaines à venir. Celui-ci vise à fournir une base légale à la politique de confinement et donc à légitimer l’enfermement et la répression qui en découle.

Selon les derniers chiffres fournis par le gouvernement, plus de 15 400 demandeurs d’asile sont piégés sur les îles grecques. Les arrivées quotidiennes par la mer Égée depuis la Turquie demeurent supérieures à la résolution des dossiers sur les îles, ainsi les exilés vivent depuis des mois voire des années dans des centres de traitement surpeuplés, et beaucoup ont passé l’hiver dans des tentes légères ou ont dormi dehors à même le sol. La politique d’endiguement abusive de la Grèce mise en place avec le soutien de l’Union européenne et de ses États membres, alliée à l’échec des programmes de relocalisation et au règlement Dublin renvoyant les demandeurs d’asile dans les pays d’arrivée, ne peuvent que conduire à une saturation du système d’asile dans les pays dits en première ligne et exacerber des tensions devenues inévitables. La récente décision de la Cour de Chios concernant les 35 de Moria encouragera davantage l’État grec à poursuivre la criminalisation de celles et ceux qui résistent aux politiques hostiles à leur encontre. Cet acharnement envers les exilés demeure extrêmement préoccupant et ne laisse entrevoir aucune amélioration de leur condition.

P.-S.

Article publié en août 2017 sur la situation à Lesbos à lire ici.


Notes

[1European Asylum Support Office. Voir notamment le documentaire (sous titré en Anglais) “Moria 35” sur la violente répression exercée par la police le 18 juillet 2017 qui a conduit aux arrestations des accusés.

[2Lors du procès, de nombreux accusés ont témoigné de leur participation à la manifestation appelant à la liberté de mouvement de Lesvos à la Grèce continentale, à la fin des procédures d’asile injustes sur l’île et à des conditions déplorables dans le camp de Moria. Ils ont expliqué que la police avait réagi violemment, dispersant les manifestants avec une utilisation excessive de gaz lacrymogène. D’autres ont témoigné qu’ils sont entrés dans le camp de la Moria après le calme, mais qu’ils se sont trouvés violemment arrêtés pendant le raid de la police. La violence policière excessive a été confirmée dans le procès à travers la documentation médicale des blessures subies par les accusés, la preuve vidéo des arrestations et le témoignage de plusieurs témoins et accusés. Le procureur de Mytilène a ouvert une enquête contre des policiers pour avoir causé des lésions corporelles graves à 12 des 35 accusés.

[3La répression ne limite pas aux îles grecques, huit réfugiés enfermés au centre de rétention de Petrou Ralli à Athènes étaient déférés devant la Cour d’Appel le vendredi 27 avril 2018 accusés de tentative d’agression, résistance et port d’objet dangereux, alors qu’ils ne faisaient que demander le jour ou ces faits leur sont reprochés une rencontre avec le directeur de la prison pour en savoir plus sur l’avancement dans le processus de leur détention. Leur procès se poursuivra le 23 mai 2018

[4Voir la déclaration de presse de 21 organisations de défense des droits condamnant cette tentative : http://harekact.bordermonitoring.eu/2018/04/29/greek-government-defies-court-on-asylum-seekers/


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