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Comment la non-violence protège l’Etat

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Nous proposons ici une traduction intégrale en français du livre ’Comment la non-violence protège l’Etat’ de Peter Gelderloos, et dont il existait déjà quelques chapitres traduits. Nous avons revu et corrigé ces traductions existantes et y avons ajouté les chapitres manquants ainsi qu’un bref avant-propos, écrit rapidement étant donné l’actualité. Cet avant-propos sera très sûrement modifié et complémenté lors d’une prochaine édition papier de ce livre. Nous proposons en attendant un fichier PDF du livre entier (en bas d’article) pour celles et ceux qui seraient intéressé-e-s par ces thématiques.

Peter Gelderloos - Comment la non-violence protège l’Etat


Sommaire :

- Ebauche d’avant-propos pour une édition en français

  • Introduction
  • Chapitre 1 : La non-violence est inefficace
  • Chapitre 2 : La non-violence est raciste
  • Chapitre 3 : La non-violence est étatiste
  • Chapitre 4 : La non-violence est patriarcale
  • Chapitre 5 : La non-violence est tactiquement et stratégiquement inférieure
  • Chapitre 6 : La non-violence est illusoire
  • Chapitre 7 : L’alternative : Possibilités pour un activisme révolutionnaire

EBAUCHE D’AVANT-PROPOS POUR UNE EDITION EN FRANCAIS

Depuis un moment déjà, une étrange menace pèse sur le monde : le spectre de la non-violence.
Celle-ci se définit en opposition à un concept qui n’est que très vague mais dont tout le monde dit avoir une idée très précise. En réalisant l’exercice de demander à plusieurs personnes différentes ce que représentent pour elles la violence, il y a fort à parier que les réponses divergeront. Et d’autant plus à mesure que l’on étend la diversité des personnes à qui on pose cette question.

La question de la violence est une question récurrente dans les luttes que nous menons. Pour prendre quelques exemples d’arguments resservis à toutes les sauces, elle est généralement associée au mal universel qui viendrait s’attaquer à la sacro-sainte démocratie (participative ou non). Mais la démocratie est bieeeeeeeeeeen loin de ne pas avoir de sang sur les mains et des pratiques quotidiennes autrement plus violentes qu’un banal bris de vitrine au cours d’une manifestation. Qu’on pense un instant ’au temps béni des colonies’ et aux ’guerres de civilisation’ sur lesquelles la démocratie française s’est construite, par exemple. A Michelle Alliot-Marie qui propose le ’savoir-faire français’ aux forces armées de Ben Ali au moment du soulèvement révolutionnaire en Tunisie. Belle ’démocratie’ que voilà.

Elle ferait ’perdre de la légitimité’ au mouvement, selon certains. Mais vis-à-vis de qui ? Poser la question en ces termes, c’est laisser à ceux contre qui nous luttons le soin de déterminer de quelle manière il est légitime que nous luttions (autant dire qu’ils vont légitimer ce qui ne leur coûte rien), et il nous semble qu’il s’agisse d’un suicide politique avant même d’avoir fait le premier pas.

Elle serait ’la raison pour laquelle les gens vont voter FN’. Pour nous, ce ’phénomène’ vient avant tout du fait que la France est un pays bourré de fachos, et ensuite parce que le racisme et la xénophobie sont des dynamiques structurelles de l’État et du capitalisme. Mais aussi parce que la presse appartient très largement aux marchands d’armes et autres grands industriels et qu’entretenir la peur est un marché très lucratif, à la fois pour la presse à sensations et pour les retombées économiques dans le marché du sécuritaire. Et parce que les rouages économiques plongent de plus en plus de gens dans la misère tandis que les solidarités ouvrières et de quartier se décomposent de plus en plus à l’heure de la libéralisation et de la numérisation de nos vies. Le FN est simplement un ramassis de fachos opportunistes, qui récupèrent ce malaise social, parce qu’il est plus facile de réagir comme ça et de blâmer d’autres opprimé-e-s que de prendre sa vie en main et lutter pour la libération de tous et toutes. Et il nous semble de toute façon un peu absurde, par les temps qui courent, de trouver chouette que les gens aillent plutôt voter PS ou UMP. On pourrait d’ailleurs répondre à cet argument : ’c’est à cause de vous que les gens vont voter PS’.

Et selon nous, il s’agit donc d’une question centrale, puisqu’elle détermine les stratégies que l’on met en œuvre et les objectifs que l’on se fixe si l’on considère ceux-ci de façon réaliste et sans trop se faire d’illusions.
Selon nous, une des questions qui sert de point de bascule à une réflexion autour de la violence, du concept de violence et de son emploi à divers degrés est celle-ci : désire-t-on vraiment la Révolution (sachant que notre conception de révolution serait la fin de l’exploitation (et donc de la propriété privée) et de toute forme d’oppression (et donc en finir avec l’État, les frontières et tous les privilèges divers et variés qui créent des dominé-e-s et des dominant-e-s)).
Notre réponse à cette question est oui. Et de cette question découlent un certain nombre de conséquences logiques, si nous voulons avoir un rôle actif dans sa réalisation et pas nous contenter que ceux contre qui nous luttons (’nos’ chers élus) fassent à notre place ce qu’ils ne feront jamais.

Il nous semble par exemple peu probable, au vu des siècles d’expériences et d’Histoire passés, que nos adversaires ou nos ennemi-e-s se « rendent compte » qu’ils ont tord ou finissent finalement par penser que « nous avons raison » et que la domination et l’exploitation sont mauvaises, tout simplement parce qu’eux profitent de ces dernières. Elles leur rapportent argent et pouvoir. Il n’y a pas de « raison » absolue, il n’y a que des intérêts, et donc également des objectifs, qui s’affrontent. C’est l’une des plus vieilles définitions de la lutte des classes : la lutte entre celles et ceux qui ont intérêt en la Révolution, et celles et ceux qui au contraire y perdraient.

Or abstraction faite des moyens employés, en supposant que l’objectif serait le renversement de l’État et l’abolition du capitalisme, on peut supposer sans avoir trop à s’avancer que celles et ceux qui cherchent à maintenir ces structures se défendront le jour où ils sentiront la menace de la perte de leurs biens et de leur pouvoir. On peut le supposer, parce que c’est déjà le cas. C’est déjà le cas par la répression, par l’armée dans les rues, par l’urbanisme fait de plus en plus ressembler les villes au visage physique du capitalisme, etc.

Il ne s’agit donc pas de raison, mais d’intérêts. Et il nous semble incroyablement naïf, ou alors d’une hypocrisie plus ou moins dissimulée, de croire que l’on nous remettra gentiment les rênes du pouvoir, l’argent du coffre ou les clés de la ville simplement par bonté d’âme. Et les hommes qui menaçaient hier sont finalement moins dangereux que ceux qu’ils nous incombent de combattre aujourd’hui, car ces derniers disposent d’armes bien plus redoutables à leur disposition. Mais ce n’est pas parce que la lutte est plus difficile qu’elle est moins nécessaire. Au contraire.

Pour citer Gunther Anders : « Nous resterons incapables de ramener à la raison les partisans des missiles et des surgénérateurs en leur adressant des discours pacifistes, en les caressant dans le sens du poil […] ou en utilisant des éléments rationnels. […] C’est précisément parce que je suis un rationaliste que je me prononce contre la raison et les arguments. Seuls les illuminés surestiment la force de la raison. La première tâche qui incombe au rationaliste, c’est de ne se faire aucune illusion sur la force de la raison, sur sa force de conviction. C’est pour cela que j’aboutirai toujours à la même conclusion : la non-violence ne vaut rien contre la violence ».

Multiplier les rassemblements, « faire éclater les choses au grand jour », être-le-plus-nombreux-possible-et-ne-surtout-effrayer-personne, à quoi cela peut-il bien servir si on ne fait rien de ces rassemblements, de ces informations, de ce nombre ?

Pour continuer avec Anders, « ils [nos ennemis] ne redoutent pas ces actions [non-violentes], ils s’en moquent même ouvertement. Non, ils ne s’en moquent même pas : elles leur semblent trop insignifiantes pour mériter leurs sarcasmes. Il en va de même pour toutes les ’méthodes’ consistant simplement à ne rien faire ».

Il nous semble que se restreindre à ne pas aller plus loin que cela, c’est déjà répondre différemment à la question que nous avons posé plus haut. Mais au bout du compte, c’est aussi choisir un camp. Dans le cas où des personnes choisiraient de s’en tenir à des pratiques non-violentes, le point de bascule de la question se déplace légèrement et se place désormais sur l’acceptation ou non de l’usage de tactiques jugées violentes par d’autres qu’eux dans la poursuite de leurs objectifs d’émancipation et de Révolution. C’est-à-dire qu’il arrive un moment ou il faut choisir entre le développement d’une lutte révolutionnaire ou la poursuite zélée de quelques principes absurdes.

Beaucoup de gens estiment que les moyens dits violents sont une tactique valable – ils choisissent la diversité des tactiques et font partie du camp des révolutionnaires ; d’autres, et cela arrive malheureusement bien trop souvent, auront plutôt tendance à vouloir poser une hégémonie de la non-violence (en employant d’ailleurs souvent de la violence contre d’autres manifestant-e-s qui ne sont pas d’accord avec cette hégémonie, ou en les dénonçant) et choisissent dès lors le camp de la police.

Voilà donc pourquoi il nous semble qu’il est intéressant, malgré les critiques qu’on peut lui faire (et les références en grande partie centrées en Amérique du Nord), d’éditer en français ce texte. Parce que nous pensons qu’un enjeu pour la vitalité de nos luttes est de développer l’acceptabilité de pratiques différentes, violentes ou non selon le contexte et les circonstances du moment.

Pour prendre un exemple proche, le mouvement No TAV, qui existe en Italie depuis plusieurs dizaines d’années contre la construction d’une ligne de train à grande vitesse qui devrait rallier Lyon à Turin, est instructif. Le 3 juillet 2011, une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes a lieu et prend d’assaut le chantier où doit être creusé le tunnel à Chiomonte, en Val de Susa. Des affrontements auront lieu toute la journée entre la police et environ 2000 personnes. Le chantier ne sera pas repris mais au cours d’une conférence de presse dans la soirée dans laquelle les représentants de l’ordre, les élus et toute la presse demandaient de condamner les violences, un porte-parole du mouvement No TAV a déclaré une chose qui deviendra célèbre : « Nous sommes tous des Black Bloc ». Au contraire de ce qu’en on dit certains, cette phrase n’a pas été une formule magique qui animerait les esprits et les cœurs dans un grand élan insurrectionnel à l’assaut des nouveautés du vieux monde, mais l’expression d’un rapport de force matériel dans la lutte, qui avait plusieurs destinataires :
1 : la menace de pouvoir tous, en tant que mouvement, basculer dans l’action violente (car on sait que c’est contre cette perspective que se défendent le chantier et l’État, et dont ils ont peur), menace qui n’a jusqu’à présent jamais été mise à exécution (or on peut imaginer ce qu’il resterait de ce chantier si des dizaines de milliers de personnes décidaient effectivement d’en finir avec lui et l’attaquaient avec le Black Bloc : un lointain souvenir et quelques cailloux).
2 : une diplomatie interne au mouvement à un moment ponctuel, qui découle directement de l’efficacité et d’à quel point certaines pratiques deviennent acceptables pour un plus grand nombre de personnes.

Pour prendre un autre exemple, nous doutons très largement que la ZAD de Notre-Dame-des-Landes aie survécu à l’Opération César, qui visait à expulser les occupant-e-s pour enfin faire débuter les travaux de l’aéroport, si l’opposition s’en était tenue à faire des sit-ins et à glisser des fleurs dans les canons des flash-balls. L’action physique violente a là encore eu un poids déterminant, sans qu’elle n’ait été la seule chose qui compte : l’énorme solidarité qui s’est développée autour de cette résistance partout en France et ailleurs a elle aussi rendu possible cette victoire temporaire.

Dans le livre que vous tenez entre les mains, écrit il y a bientôt dix ans maintenant, Peter Gelderloos s’essaye à critiquer l’idéologie de la non-violence – sans pour autant sombrer dans ce qui serait une pâle copie en négatif, c’est-à-dire une simple apologie de l’action violente – en argumentant avec nombre d’exemples sous le coude pour une diversité des tactiques comme stratégie globale pour nos luttes présentes et à venir. La diversité des tactiques, c’est tout simplement assumer le fait que plusieurs niveaux d’action (violentes ou non) peuvent cohabiter et se donner plus de forces les unes aux autres à partir du moment où elles se donnent des objectifs communs. Ce qui n’exempte pas de critique sur telle ou telle action particulière, mais de critique sur l’impact politique effectif des actions que l’on réalise et des stratégies que l’on déroule dans une optique révolutionnaire.

A nous de développer la solidarité et l’intelligence stratégique collective nécessaire dans nos luttes pour un monde sans domination ni exploitation, sans propriété privée ni hiérarchies.

Les traducteurs

P.S. : L’Introduction et les deux premiers chapitres ont été traduits par le blog « Violence ? Parfois oui »., et le quatrième avait été traduit et était paru dans la revue Le Cri du Dodo. Nous avons ici revu et corrigé ces traductions et traduit par nos soins l’ensemble des chapitres qui manquaient pour une traduction intégrale de ce texte.

Télécharger le livre en pdf :

PDF - 721.2 ko

P.-S.

Le livre original en anglais est intégralement disponible en ligne et téléchargeable sur le site The Anarchist Library.
Une traduction intégrale en espagnol est également disponible ici.


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