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Marseille : Sous le mépris, la plage

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Sale, surpeuplée, dangereuse... Durant l’été 2013, en pleine année culturelle, on a assisté à une véritable campagne de dénigrement des Catalans, plage de sable la plus proche du centre de Marseille, anciennement privée. Mais que cache cette phobie médiatico-municipale ? Retour sur l’affaire avec un article de Bruno Le Dantec et Isabelle Carcelli paru dans CQFD n°127 en décembre 2014.

Jusque-là privés, les bains des Catalans sont revenus dans le domaine public en 2003, faute de candidat pour succéder à la famille qui gérait les lieux depuis 130 ans. Le populo y a donc repris ses aises, à partir de 8 h 30 et jusqu’à 20 h en été, avec ses joueurs de beach-volley, ses fausses blondes, ses vieux dragueurs aux chairs tremblantes mais bronzées, ses bandes d’ados chambreurs, ses mères de famille entourées d’une marmaille qui piaille et barbote entre serviettes-éponge et ligne de bouées balisant la baignade.

Néanmoins, ce joyeux brouhaha ensoleillé ne plaît pas à tout le monde. Surplombant la plage, le fort huppé Cercle des nageurs de Marseille (CNM), avec sa piscine olympique, ses cabines privées et son restaurant, se bouche le nez en regardant ailleurs, vers le large, les îles du Frioul et le château d’If. Dans ce club très sélect, où l’on entre par parrainage en payant, outre un droit d’admission de 1 600 euros, une cotisation annuelle de 1 250 euros, la crème des politiciens locaux – des frères Guérini à Gaudin, en passant par Muselier – y fraie avec des médaillés olympiques de natation, des avocats en vue, des banquiers, des promoteurs, des patrons hospitaliers… – combien d’arrangements, combien de bonnes affaires, combien d’enveloppes auront changé de main sous les tables du restaurant réservé aux membres ? Ce qui n’empêche pas le budget annuel de cinq millions d’euros d’être couvert à 20 % par des subventions publiques, puisque une institution aussi prestigieuse contribue à faire briller la marque « Marseille ».

Et voilà que le 2 juillet 2013, la plage est fermée pour cause de pollution des eaux  : on y a détecté la présence de bactéries de type Escherichia coli – des germes fécaux, de la merde – dans des proportions quinze fois supérieures au niveau autorisé. La mairie – et son annexe médiatique La Provence –, qui montre du doigt cette plage devenue trop populeuse pour espérer y attirer le tourisme argenté qu’on attend ici comme le messie, se jette sur l’occasion pour vitupérer l’endroit. Quelques heures seulement… Jusqu’à ce que les services d’hygiène pointent le responsable  : le CNM, dont les toilettes défectueuses déversaient leurs étrons dans la mer. Contacté par un journaliste du site d’infos Marsactu, le cercle nie d’abord être à l’origine de cet emmerdement  : « On ne souhaite pas répondre, parce qu’on n’a pas que ça à faire, on a les championnats du monde qui arrivent  ! » La Provence, qui ne craindra pas l’outrance quand, quelques jours plus tard, un SDF psychotique sera (faussement) accusé d’avoir égorgé un étudiant, en titrant « 4 000 schizophrènes dans les rues de Marseille », est beaucoup plus prudente sur ce coup-là. Elle aurait pourtant pu oser cette manchette  : « Cercle des nageurs  : les riches chient sur les pauvres. » Mais ce n’est pas sur ce terrain que la mairie désire attirer l’opinion publique. Deux jours plus tard, Didier Réault, adjoint au maire délégué à la Mer, au Littoral, au Nautisme et aux Plages, et Paul Leccia, le président du cercle, convoquent une conférence de presse conjointe pour désamorcer la bombe.

Un motif de dénigrement bien plus sexy va finalement occuper les colonnes du quotidien de Bernard Tapie pendant tout le reste de l’été. De la délinquance juvénile, de l’insécurité, du pauvre, du bronzé congénital – pas sous les UV d’un spa quatre étoiles  ! Lundi 8 juillet, un CRS maître-nageur est agressé par une bande d’adolescents en provenance du centre-ville. Le lendemain, une dépêche AFP annonce qu’un mandat de dépôt a été requis contre un garçon de seize ans. Une jeune fille de quinze ans a également été arrêtée, accusée d’avoir maintenu la tête du CRS sous l’eau pendant que son copain était juché sur ses épaules. Une autre fille de douze ans, « qui a participé de façon modeste aux faits », a été relâchée... À l’origine de l’incident, une altercation entre ces jeunes et un couple de touristes dont le bébé avait reçu du sable dans les yeux. Venu s’interposer, le policier s’est vite retrouvé au cœur de l’embrouille, un collègue le dégageant à coup de gazeuse lacrymogène, ce qui eut pour effet de vider la moitié de la plage. Les deux jeunes seront inculpés de « tentative d’homicide volontaire », l’un étant dirigé sur un centre d’internement pour mineurs et l’autre aux Baumettes. Le procureur évoquera la nécessité d’un « message de fermeté exemplaire ». Certains habitués murmurent cependant que l’attitude charmeuse du jeune CRS, qui aimait faire défiler les adolescentes dans sa guérite, a pu nourrir quelque rancune… Mais l’affaire est une aubaine pour criminaliser le petit peuple de la plage et faire mousser le fameux « sentiment d’insécurité ». Le feuilleton va être alimenté tout au long de l’été, avec force détails sur les mœurs barbares des sauvageons impliqués.

Depuis, Sabine Bernasconi, maire UMP du 1er secteur arrivée aux affaires après les municipales de 2014, milite pour une reprivatisation partielle de la plage, ainsi que pour la réactivation du projet d’hôtel de luxe sur le site de l’ancienne usine Giraudon, entre plage et CNM. Sans doute pour une remise aux normes bourgeoises d’une anse qui possédait, au XIXe siècle, deux escaliers d’accès à la mer  : un pour les riches, l’autre pour les pauvres. Voilà qui colle bien avec le destin azuréen du néo-Marseille dont rêvent Gaudin et consorts. Christian Pellicani, élu Front de gauche, dénonce une « marchandisation de l’espace public », et un collectif de riverains s’oppose au projet, contredisant le discours de Bernasconi, qui se targue de parler au nom des voisins.

Cette volonté d’évincer la populace des Catalans fait partie d’une opération d’ensemble qui, sous prétexte de « rendre le littoral aux Marseillais », fait tout le contraire. Le sympathique restaurant des Flots bleus a été démonté et remplacé par un parking. La pizzeria Chez Dédé, sur la plage de la Verrerie, a été dynamitée. Par contre, le prétentieux Petit-Nice Passedat, avec son assiette d’anémones de mer à 60 euros, jouit toujours de son bout de côte annexée, les pieds dans l’eau de l’anse de la Fausse-Monnaie, tout comme les bains militaires accaparant quasiment un tiers des rochers de Malmousque.

Le terrain pollué de l’ancienne usine Legré-Mante, à la Madrague-Montredon, où un promoteur prétend construire une résidence fermée « de standing » aux portes du parc national des Calanques, rappelle que pour l’équipe municipale, que ce soit l’industrie, la culture ou la nature, tout doit produire de la plus-value immobilière. Homme de paille des bétonneurs, Jean-Claude Gaudin a parfaitement assimilé la mentalité de la bourgeoisie locale qui, depuis qu’elle s’est fait déposséder du port, spécule tout bêtement sur le foncier, souillant le paysage avec l’infernale trilogie de ses coquilles vides  : centres commerciaux – tours de bureaux – hôtels de luxe.

Didier Réault, conseiller général des Bouches-du-Rhône, adjoint au maire de Marseille délégué à la Mer et président du parc national des Calanques, a récemment prolongé pour trente ans la dérogation – qui court depuis bientôt un demi-siècle – permettant à l’usine d’alumine Altéo, basée à Gardanne, de rejeter ses boues rouges dans la calanque de Port-Miou. Décidément, ce garçon se plait à autoriser ses amis à caguer dans les molaires du peuple. Pourtant, quand on voit les minots sauter en bombe du haut des rochers, on se dit qu’à Marseille c’est encore et toujours la chourme qui est née pour danser sur la tête des rois.


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