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La guerre véritable

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« Communicants et gouvernants, qui ne peuvent plus sérieusement vendre la "sécurité" qu’ils sont si manifestement incapables d’assurer à aucun de leurs sujets, se sont donc jetés sur les derniers massacres parisiens pour refondre leur rhétorique. "Nous sommes en guerre", ne se lassent-ils pas de répéter, avec la légère extase qui accompagne toujours le maniement d’un nouveau jouet. »

Voilà une rhétorique dont, à coup sûr, ils vont pouvoir faire l’essai, mais non pas l’emploi, comme auraient dit Arnauld et Nicole. Car si « nous » sommes en guerre, alors quoi de plus normal que des commandos de forces spéciales adverses viennent attaquer les villes du pays ? Quoi de plus normal que des civils tombent ? Quoi de plus normal que des carnages asymétriques ? N’est-ce pas cela, « la guerre », depuis 1939 et peut-être depuis 1914 ? Comment, alors, peut-on reprocher à l’ennemi d’agir en barbare, quand il ne fait que pratiquer l’art contemporain de la guerre – celui qui commande, par exemple, d’abattre depuis un drone un dirigeant militaire adverse avec sa famille, à tout hasard, quand l’occasion s’en présente ? Mais surtout, s’il n’y a eu en Algérie que des « événements » tels que la bombe au Milk Bar ou au casino de la Corniche, à quoi répondaient des « opérations de police » passant elles aussi par des massacres, des bombes, des déplacements forcés, des camps, de la torture, s’il n’y a eu là que des « événements » et non une guerre, que signifie que l’on parle à présent de « guerre » ? Il y a fort à parier que lorsque le pauvre François Hollande, au dernier sous-sol de la popularité, a décidé d’intervenir au Mali puis en Irak, un quelconque conseiller militaire lui a glissé à l’oreille, soucieux : « Mais, monsieur le Président, vous vous rendez bien compte qu’un tel engagement majore considérablement les risques d’attentats sur notre sol ? », et que notre conseiller général promu chef des armées lui a répondu, sur un ton faussement grave, un laconique : « Oui. » C’est que l’antiterrorisme a, de longtemps, prouvé ses effets miraculeux dans les cas de dirigeants en situation de discrédit intégral et que, par les temps qui courent, il est préférable d’être jugé sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats.

On ne sait trop pourquoi, mais les massacres revendiqués par l’EI semblent avoir la vertu de déclencher, en réponse, des accès de confusion extrêmes, et chez beaucoup de rares crises d’hypocrisie. Comme si le règne effectif de l’hypocrisie en presque tous domaines dans les sociétés occidentales ne pouvait se défendre que par un surcroît de la même drogue - ce qui ne peut mener, à terme, qu’à une fatale overdose. Ainsi, on ne peut attribuer à un défaut d’information le fait qu’un dessinateur à la mode ait réagi aux attentats d’une bulle disant : « Les gens qui sont morts ce soir étaient dehors pour vivre, boire, chanter. Ils ne savaient pas qu’on leur avait déclaré la guerre. » À l’heure des réseaux sociaux, il faut être singulièrement ivre pour prétendre ignorer que les forces armées françaises sont projetés sur une bonne demi-douzaine de théâtres d’opérations extérieures, et que certaines interventions, notamment au Mali, en Syrie, en Irak ou encore en Afghanistan, ont passablement échauffé certains esprits bombardés. Nous ne mentionnons pas ici la militarisation du maintien de l’ordre, les morts de manifestants à coups de grenades offensives et autres éborgnés par des flashballs – que resterait-il du confort du dessinateur s’il s’avisait que tout gouvernement mène fondamentalement une guerre continue pour le contrôle de sa population ? Et que resterait-il de sa désinvolture revendiquée s’il s’avisait que son « champagne », sa « joie » et ses « baisers » sont quelque peu situés sociologiquement, culturellement, éthiquement – en un mot : que sa « liberté » est celle des vainqueurs.

Toute cette affaire de « liberté », que l’on trouve moulinée depuis trois jours à longueur de tweets, d’articles et de discours, sonne d’ailleurs bien faux. Cela sonne comme une grossière façon de se jeter des fleurs. D’abord parce que nous ne serons pas les premiers ici à défendre l’antique thèse que la liberté commence par le fait de ne pas redouter la mort, et qu’en la matière il semble que les assaillants de vendredi dernier soient un peu plus affranchis que « nous ». Ensuite, parce que la liberté dont chacun dispose sur le marché sexuel, professionnel, culturel ou simplement social est si strictement encadrée par la féroce concurrence qui y règne que cette liberté mériterait plutôt le nom de « terrible servitude ». Enfin parce que la liberté du « je fais ce que je veux avec mes cheveux/ avec mon cul / avec ma bite / avec ma langue, etc. » a quand même tout, le lendemain matin, une fois dégrisé, d’une parfaite dérision. L’adage bourgeois qui, du Moyen-Âge jusqu’à Michelet, n’a pas cessé de claironner que « l’air de la ville émancipe » (Stadtluft macht frei) est frappé de la même péremption qu’à peu près tout ce que la bourgeoisie a inventé : le travail non plus ne rend plus libre, et depuis bien longtemps. À l’épreuve, l’air de la métropole rend plutôt seul, connecté, déprimé, misérable, narcissique, sociable, compétitif, dur, opportuniste, baiseur, baisé, bref : tout ce que l’on veut, mais pas libre.

La doxa du moment veut que ce qui ait été attaqué soit « notre mode de vie », celui qui serait incarné, les vendredis soirs, par le foot, les bars branchés et les concerts de rock - un mode de vie décomplexé, libéral, libertin, athée, transgressif, urbain, festif, etc. Ce serait cela la France, la civilisation, la démocratie, les « valeurs » : la possibilité de vivre sans croire à rien une vie d’après la « mort de Dieu », que voudraient justement abattre ses fanatiques. Le seul problème, c’est que toutes les caractérisations qui sont ici données de ce « mode de vie » par tant de ses partisans enthousiastes ou mélancoliques coïncident à peu près avec ce que des penseurs occidentaux à qui l’on s’accorde à reconnaître, en d’autres circonstances, une rare lucidité n’ont cessé de flétrir.

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