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Belgrade : un air frais de mobilisation

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Tous les quinze jours, au cri de « Et la ville, elle est à qui ? Elle est à nous », le nombre de participant.e.s aux rassemblements contre le mégaprojet Belgrade Waterfront n’a cessé de croître, jusqu’à dépasser les 20 000. Comme dans beaucoup d’autres grandes villes du monde, les habitant.e.s de la capitale serbe protestent contre la corruption des élites et l’accaparement du centre-ville par quelques grandes fortunes du BTP transnational.

Belgrade : un air frais de mobilisation

par Miguel Rodríguez Andreu

traduit du journal madrilène Diagonal (castillan) par Ferdinand Cazalis

Belgrade, ville aux vastes terrasses et à la vie si souvent alanguie, sait aussi montrer son visage aiguisé et indomptable. C’est plutôt cette face-ci que craignent les peuples des Balkans, habitués à chasser infortunes d’un sourire, avec quelques amis et des verres de rakija. Le fait est que l’attroupement des foules dans la rue ne présage ici généralement rien de bon : désordres urbains, hooligans, poètes hystériques ou politiciens tempétueux.

Lorsqu’en 2014, Aleksandar Vučić, actuel premier ministre serbe, a voulu mettre un coup d’accélérateur au projet « Les Eaux de Belgrade », la ville a réagi avec scepticisme, un sourcil froncé. Un projet conclu entre le gouvernement et les Émirats arabes unis, financé à hauteur de 3 000 millions d’euros, avec la prétention d’urbaniser les bordures de la Save comme une mégapole du Golfe persique : centres commerciaux, appartements de luxe, parcs et jardins, et un gratte-ciel de 168 mètres... Au total, presque deux millions de mètres carrés qui devraient être réaménagés par le promoteur émirati Eagle Hills, dans une capitale où le salaire moyen ne dépasse pas les 400 euros.

Le mouvement « Ne da(vi)mo Beograd », jeu de mots entre « Ne donnons pas Belgrade » et « Ne noyons pas Belgrade », s’est peu à peu constitué, malgré l’inégalité du rapport de forces. Depuis deux ans, un petit collectif, principalement composé de jeunes de la ville, et d’une petite partie de l’élite intellectuelle de sociologues, architectes et politiciens en marge, ont dénoncé l’opacité de l’initiative, les arrangements avec la loi, l’idéologie classiste, et l’absence de consultation de la société civile dans la planification du projet.

Depuis peu, la contestation étaient parvenue à sortir des assemblées de convaincu.e.s et des apparitions isolées dans les médias. Plus de deux cents personnes se réunissaient pour protester aux abords de la somptueuse Coopérative de Belgrade, centre économique de la ville. Mais tout a basculé le 25 avril. Au beau milieu de la nuit et durant quatre heures, un groupe de 30 hommes encagoulés munis d’une pelle mécanique ont pris possession d’un pâté de maisons et confisqué les portables des passant.e.s pour les empêcher de filmer... Le temps de démolir en toute illégalité un bâtiment visé par le projet, et de hâter ainsi le commencement du chantier. La police ne s’est pas déplacée, malgré les demandes insistantes des habitant.e.s.

Quelques semaines après a débuté le déblaiement des décombres, et les lieux ont été clôturés, légitimant de fait la destruction sauvage. […] Le 4 mai, le maire de Belgrade – Siniša Mali – déclarait que « ni Belgrade, ni aucune institution de la ville n’a participé à tout cela, et je n’ai rien à voir dans tout ça  ». Dans un premier temps, le premier ministre qualifia les démolisseurs masqués de simples « idiots », pour contredire finalement le maire, le 8 juin : «  Il ne fait aucun doute que, derrière ce qu’il s’est passé à Savamala, il y a des personnes haut placées de la ville de Belgrade. »

Dans son rapport officiel, le Défenseur de la Ville, Saša Janković, accuse la police d’avoir manqué à ses obligations de « manière préméditée ». Depuis lors, le maire Mali évite d’apparaître dans les médias, et les manifestants demandent sa démission, ainsi que celle du président de l’Assemblée de la ville, du ministre de l’Intérieur, des directeurs de la police nationale et municipale.

Tous les quinze jours, au cri de « Et la ville, elle est à qui ? Elle est à nous », le nombre de participant.e.s aux rassemblements n’a cessé de croître jusqu’à dépasser les 20 000. Il ne s’agit pas des visages cendrés de la transition économique post-soviétique, avec leurs barbes de trois jours et leurs corps engoncés dans des blousons de cuir bon marché, victimes des privatisations frauduleuses et des abus de pouvoir, mais plutôt de celles et ceux d’une nouvelle génération, principalement né.e.s dans les années 1980, et qui demandent des biens collectifs – en accord avec la loi et les mandats des gestionnaires publics. Des contestations qui ne sont liées à aucun leader, aucun parti ni revendication nationaliste, et qui n’aspirent pas non plus à satisfaire quelque intérêt particulier. Elles affirment simplement que « les rues sont nos institutions, et la solidarité notre arme ».

Bien sûr, l’individualisme économique a sapé la solidarité et l’empathie des habitant.e.s durant la transition économique, mais les protestations sonnent comme un pari sur l’intérêt général et la conscience sociale, en opposition directe avec la corruption et le clientélisme politique. Le tout sous le signe d’un pacifisme sans faille, qui a permis de mobiliser même les plus timides, et les déçus de la période post-révolutionnaire anti-Milošević. Surgit alors un optimisme inhabituel dans le climat ordinairement apathique de la société serbe – héritage de l’autoritarisme yougoslave, de la claustrophobie nationaliste et des différentes défaites essuyées pendant la fin de la Yougoslavie.

Il serait fort difficile de contester le bien-fondé de cette action populaire, mais cela ne doit pas faire oublier les enjeux géopolitiques. La porte-parole des Affaires étrangères russes accuse les États-Unis de soutenir les manifestations : « Plusieurs ONG financées par des étrangers organisent régulièrement des manifestations à Belgrade […]. La participation de diplomates états-uniens lors des rassemblements pourrait signifier que les activistes serbes n’ont pas gagné la confiance de leurs compatriotes. » Une stratégie par ailleurs bien connue dans la région, en Macédoine, en Bosnie ou au Kosovo, là où les abus de pouvoir de État rencontrent peu d’obstacles, ou sont déviés des lumières médiatiques par les accusations d’interventionnisme étranger.

Les médias, en majorité favorables au premier ministre serbe, ont fini par concéder une existence aux manifestations – aujourd’hui plus menacées par la canicule estivale que par les contradictions internes ou le manque de perspectives. Même des figures connues de la société locale, tel l’entraîneur de basket-ball Dušan Ivković, ont apporté leur soutien au mouvement.

Ne da(vi)mo Beograd s’est encore rassemblé ce mercredi 13 juillet à 18h en face de l’Assemblée de Belgrade. Avec pour symbole de lutte un canard jaune flottant sur les eaux de la ville, les habitant.e.s ont entonné une version serbe d’« ¡ Ay Carmela ! » et ne manquent pas d’imagination dans leurs slogans. Un air frais de mobilisation souffle sur Belgrade. Cela faisait longtemps que la ville n’avait pas remis en question sa langueur. Et c’est de cela dont on parle aujourd’hui en terrasse.


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